Qu'est-ce qu'il vend ?

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J'écris. Comme tant d'autres... si on me lit un peu, cela me donne envie de continuer. c'est aussi simple que ça  [+]

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Debout dans la cuisine, la radio en fond sonore, elle n’écoutait pas vraiment mais quelques mots attirèrent son attention. L’animateur interviewait un comédien français. Celui-ci racontait une petite aventure qui lui était arrivée en Tunisie, lors d’une tournée. Alors qu’il était en train de signer des autographes dans les rues de Tunis, il avait soudain entendu :
- Qu’est-ce qu’il vend ? Qu’est-ce qu’il vend ?
Emue, elle ferma les yeux et se souvint.
Tunis, 1979.
Elle avait quinze ans. Chantal et Leila l’accompagnaient. Trois adolescentes de la fin des années soixante-dix, longs cheveux, grands pulls et baskets, jeans évasés, c’était avant qu’elle demande à sa mère de rétrécir tous ses bas de pantalons pour suivre la mode. Loin de sa Bretagne natale, elle vivait à Tunis depuis deux ans. Son père travaillait à l’ambassade. Ses amies étaient comme elle en seconde au lycée Carnot, le lycée français, installé au cœur de l’ancien quartier colonial. Elles y côtoyaient des lycéens de toutes origines. Filles et fils de ministres tunisiens, enfants de diplomates venus d’autres pays du Maghreb, descendants d’anciens colons qui avaient choisi de rester après l’indépendance, quelques enfants d’expatriés comme elle... Chantal habitait tout près de la cathédrale. D’origine juive sépharade, sa famille vivait là depuis plusieurs générations. Ses cheveux blonds et ses yeux bleus surprenaient toujours lorsqu’elle parlait arabe. Leila, jolie petite brunette, était «mixte», père tunisien, mère française.
Les trois filles empruntèrent l’Avenue Bourguiba, puis l’Avenue de France, se dirigeant vers l’entrée des souks. Elle habitait rue Amilcar, tout près du grand Marché Central, mais elles en dépassèrent l’entrée pour rejoindre la Porte de France. Bab El Bahr, c’était son vrai nom, ouvrait sur la Médina, un quartier bien différent des avenues du centre. Petites ruelles pavées, boutiques proposant plateaux en cuivre, instruments de musique, tapis, poteries, bijoux en argent, poufs ou sandales de cuir... Autour de petites tables des hommes étaient assis, vêtus de blanc, très beaux avec leur jebba, leur burnous et leur chéchia rouge... Peu de jeans ici comme dans le centre de la ville. De nombreuses femmes portaient le sefseri. Une main tenant un couffin, l’autre un enfant, on voyait souvent ces femmes empêcher le grand voile blanc de glisser en serrant un morceau du tissu entre leurs dents.
En hiver, il n’y avait quasiment pas de touristes. Les trois adolescentes venaient souvent acheter des babioles, une bague, une main de fatma, un sac en cuir... Elles étaient en train de marchander le prix d’un semainier en argent quand elles remarquèrent trois occidentaux qui se promenaient le long des échoppes. L’un de ces hommes attira leur regard. Ce long visage bizarre, ce long nez bossu et cet air triste d’épagneul, c’était... Jean Lefebvre ? Qu’il semblait petit et vieux. Bien plus que dans Les gendarmes à Saint-Tropez. Les jeunes filles le reconnurent surtout parce que la veille elles étaient allées l’applaudir au théâtre. A cette époque, le théâtre de la ville de Tunis programmait des spectacles qui passaient aussi en France, à Paris. Elle, petite provinciale, avait pu voir des œuvres de Marivaud, Molière, Racine - les classiques -, mais aussi des pièces de théâtre que l’on pouvait regarder à la télévision, dans Au théâtre ce soir, des pièces de boulevard. Elle percevait un léger mépris associé à cette appellation. Comme un soupçon de vulgarité, des pièces « populaires » disait-on... Je veux voir Mioussov, c’était le titre de celle où jouait Jean Lefebvre cette année-là. Pendant la représentation, un fou-rire avait secoué l’acteur pendant de longues minutes. Affalé sur un canapé, un chausson en équilibre sur le bout du pied, il venait d’envoyer l’autre sur les genoux des spectateurs du premier rang. Le fou-rire avait gagné la salle entière, le jeu suspendu comme le chausson, jusqu’à ce qu’un comédien parvienne à retrouver son souffle et à relancer la scène. Ce soir-là, elle avait senti comme le théâtre était vivant, et ri, ri autant qu’elle avait pleuré quelques mois plus tôt en assistant à la projection du film Molière d’Ariane Mnouchkine. Il durait plus de quatre heures et on l’avait montré aux lycéens dans un vieux cinéma où les bancs de bois étaient particulièrement inconfortables. La beauté tragique de la fin l’avait emportée pourtant. Lefebvre, c’était un autre registre, mais, vraiment, il avait offert aux spectateurs un moment inoubliable dans ce joli théâtre.
Enhardies par le sourire du comédien et son air particulièrement gentil, les trois amies s’approchèrent et lui demandèrent une dédicace. Bientôt un petit attroupement se forma. Des marchands curieux se rapprochèrent. Des gamins de la Médina sautillaient autour du groupe pour réussir à voir quelque chose. Que pouvaient-elles bien lui vouloir les françaoui, à ce vieil homme ? Elle entendit alors :
- Qu’est-ce qu’il vend ? Qu’est-ce qu’il vend ?
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Alice Merveille · il y a
Une lecture plaisante... j'étais passée à côté !
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Zutalor! · il y a
Le dernier texte sorti de votre plume que je n'avais pas lu, et qui est fort honorablement troussé ! Il paraît que Lefebvre était aussi drôle dans la vie qu'Anny Cordy... (Pas étonnant que dans "Asterix chez les Belges", on lui prête l'incroyable prénom de "Nicotine"...)
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Aurélien Azam · il y a
Le vécu transparaît encore une fois dans l'écriture. Une belle ambiance, des descriptions assez fines et évocatrices, et un ressenti avec de la profondeur qui garde sa part de mystère sous les étoffes colorés des mots. Un beau récit réécrit de voyage, quoi :)
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Emma A · il y a
Merci Aurelien ! La ce n'était pas du voyage. Je vivais là-bas. Quand j'étais toute jeune...
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Utilisateur désactivé · il y a
un joli souvenir bien raconté
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Emma A · il y a
Merci, un peu transposé, mais un joli souvenir, oui !
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Sharad Niraj · il y a
On plonge avec plaisir dans ce souvenir chaleureux !
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Emma A · il y a
Merci Sharad !
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Moeun Touch · il y a
On voyage dans la ville et se baigne dans l'ambiance chaleureuse tunisienne. L'éducation, le savoir, un trésor qu'on ne peut pas nous voler.
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Emma A · il y a
Merci ! Tunis chaleureuse oui. Et l'éducation primordiale. Sous toutes ses formes.
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Bronislaw Raddov · il y a
Agréable. On a l'impression de connaitre le quartier français de Tunis après ça
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Emma A · il y a
Merci pour votre appréciation !
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Edmond Doré · il y a
Lorsqu'elle s'embourgeoise, la culture devient aussi un produit marchand…
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Emma A · il y a
Tout peut devenir marchandise ! Même l'éducation et la santé selon certains...
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Utilisateur désactivé · il y a
superbe description !
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Charles.B · il y a
Tunis le café des nattes, thé au pignon, générosité et candeur des tunisiens de ces temps là ... J'ai joué dans cette ville dans une autre vie...Merci Emma
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Emma A · il y a
Je crois que les tunisiens sont toujours aussi généreux. La vie est plus dure, ça c'est une autre histoire... Merci de votre passage !