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Providence

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Flopi

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150 voix

En compétition

Je regarde avec envie la famille passer devant moi. Emmitouflés dans leurs gros manteaux d’hiver, ils ne m’accordent pas le moindre regard. Pire, ils s’éloignent de moi, protégeant les enfants de leurs bras comme si j’allais leur sauter dessus pour les étrangler. Mais je ne m’offusque pas, je suis habitué à ces comportements méfiants qui sont mon quotidien depuis maintenant cinq ans.

Un vent glacial s’infiltre dans les petits trous percés par les souris dans mon pull de laine et me fait frissonner. Avec mon jean devenu trop grand et mes chaussures dont les semelles sont depuis longtemps élimées, c’est la seule chose que j’ai réussi à garder de mon ancienne vie. Tout le reste a été vendu contre de la nourriture.

Je n’arrive toujours pas à comprendre comment les choses ont pu se dégrader aussi rapidement. Un jour, j’avais un travail qui me plaisait, une petite amie et un appartement, et le lendemain, tout avait disparu, d’un coup. Licencié, seul et incapable de retrouver un travail pour payer mes loyers, je m’étais retrouvé à la rue, sans que personne ne s’en soucie.

Les années s’étaient écoulées dans la rue sans que j’y prenne garde. En ce jour de décembre, alors que la neige et le froid commencent à devenir un véritable problème, je me mets à douter, pour la toute première fois.

Réussirai-je à sortir de cette situation inextricable, alors que le destin semble s’acharner contre moi ? Au début, j’étais persuadé que tout finirait par s’arranger, mais je me trompais, les choses se sont aggravées. Les passants déposent de moins en moins d’argent dans ma casquette verte, retournée sur le sol devant moi. Ils deviennent insensibles à l’histoire de ma vie, écrite à la va-vite sur un carton trouvé dans les poubelles. Sont-ils devenus radins, ou sont-ils simplement lassés de me voir arpenter les rues de Lyon depuis tant d’années, sans chercher à améliorer ma situation ?

Je devine très facilement les pensées des passants qui me croisent, qui m’observent en coin, comme s’ils pouvaient écraser cet insecte gênant, d’un seul regard noir. Je ne leur en veux pas. Dans ma jeunesse, ne me suis-je pas moi aussi moqué de ces hommes et femmes de la rue ? À l’époque, j’étais ignorant, comme le sont aujourd’hui ceux qui me maudissent intérieurement d’exister, sans en connaître la raison.

Je jette un regard sur mon butin du jour : à peine deux euros. Alors, je soupire, me lève et continue ma tournée, dans l’espoir de toucher un public un peu plus généreux. Après le cinéma et quelques centimes supplémentaires, je m’installe devant le Théâtre des Célestins, pour attendre la sortie du spectacle de ce soir. Un concert classique, d’après les affiches placardées à l’entrée.

À peine cinq minutes plus tard, les spectateurs commencent à sortir. La plupart me regarde avec dégoût, quelques uns seulement me lancent une petite pièce tout en prenant bien soin de ne pas trop s’approcher. Puis c’est la sortie des musiciens et de leurs instruments. Finalement, je reçois plus d’argent que je n’en espérais. Je peux toujours compter sur les artistes, ils ont un grand cœur quand il s’agit d’aider leur prochain.

Alors que la foule se dissipe lentement, une jeune femme s’avance vers moi. Je me noie dans le vert de ses yeux à la seconde où je les croise. Ils m’envahissent, me font frissonner. Sa longue chevelure rousse bat ses épaules dans le vent glacial. Elle ne sourit pas, ne bouge pas. Elle se contente de rester immobile, son violon rangé précautionneusement dans l’étui qu’elle tient à bout de bras.

Elle semble obnubilée par moi, mais ne s’approche pas. Je ne comprends pas. Après de longues secondes d’échange visuel, elle s’éloigne, sans même me laisser une petite pièce, perdue dans ses pensées.

Je m’éloigne aussi, perturbé par cette rencontre éphémère dont la finalité m’échappe. Je rejoins ma chambre du moment : une benne vide laissée à l’abandon dans une ruelle mal famée, que j’ai agrémentée de vieilles couvertures. Au moins, je suis protégé de la pluie et du vent.

Par la suite, je retourne m’installer devant le théâtre beaucoup plus souvent qu’à mon habitude, avec l’espoir fou de pouvoir à nouveau croiser ce regard qui m’obsède jour et nuit. Après plus d’un mois d’attente, je commence à désespérer de la revoir un jour lorsqu’elle apparaît au détour d’une rue. Elle semble se diriger droit vers moi, et ne prête aucune attention aux passants qui la félicitent sur son passage. Elle semble être une violoniste très connue, mais j’ignore son nom.

Je ne peux détacher mon regard de ce visage angélique, cette image qui m’a tenu compagnie chaque soir depuis notre première rencontre, lors des longues nuits passées seul dans mon refuge.

Elle s’accroupit face à moi et me sourit. Un véritable sourire à faire fondre la neige qui tombe doucement autour de moi. Elle dépose sur mes genoux un long paquet, et avant que j’ai eu le temps de réagir, elle déclare :

— Je l’ai vu dans vos yeux. Je souhaite de tout cœur qu’il vous aide à sortir de la rue. Prenez-en bien soin.

Puis elle disparaît, aussi vite qu’elle est arrivée.

En ouvrant le paquet, je découvre un magnifique violon déposé sur un socle de velours rouge. Mes yeux s’écarquillent de stupeur. Je le sors lentement, faisant tourner le fragile archet entre mes doigts. Ces doigts qui, instinctivement, se souviennent. Je ferme les yeux, et les souvenirs reviennent. Une douce musique résonnant devant un feu de cheminée, la nuit de Noël. Le souvenir de mon défunt père, tentant de m’apprendre les bases de ce magnifique instrument. Mon premier violon, vendu contre un bon repas.

Je pose l’instrument au creux de mon cou et commence à jouer. Les gens s’arrêtent autour de moi et m’écoutent avec attention. Les pièces commencent à pleuvoir. La musique s’insinue dans chaque parcelle de mon corps et me fait sourire pour la première fois depuis bien longtemps. J’avais oublié. Désormais, grâce à cet ange, je sais ce que je dois faire de ma vie.

Elle l’a vu dans mes yeux.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

150 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Christopher GIL · il y a
Un texte qui incite à la générosité, à prendre soin de l'autre... ça fait du bien! Toutes mes voix!
J'ai également une histoire à lire si cela vous tente! :)

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Dominique Hilloulin · il y a
Bravo! une histoire très vraisemblable, à défaut de savoir si elle est authentique . Mais peu importe, l'essentiel étant qu'elle ait accroché le lecteur du premier mot jusqu'au point final. Mes voix de soutien + un lien à saisir...ou pas...pour améliorer ma position . Finalement , c'est un peu comme dans la street ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-64
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Corinei · il y a
juste s'asseoir, offrir un café et le destin peut reprendre ses droits. Faites le vous rencontrerez beaucoup de personnes cultivées qui avaient un bon job. La saison hiver est finie ne passez plus sans vous arrêtez. Mes voix 5
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keepwalking · il y a
La force des regards....
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Laurent Martin · il y a
Nous vivons une 'epoque formidable '... quand je vois un violon, je repense systématiquement à Mathias dans Remi sans famille, à ces êtres saltimbanques, semi vagabonds qui existaient par leur art de rue
Votre texte est une ode à l'espoir, à la bonté, il est salvateur
Merci pour ce beau moment de lecture , vous avez mes voix!

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir et soutenir mon oeuvre:

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson

Laurent

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Samia.mbodong · il y a
Beaucoup d’humanité et son contraire dans votre texte. Vous décrivez parfaitement cette descente aux enfers, ce regard des autres que nous sommes tous un jour ou l’autre.
Beaucoup d’émotions donc et ce cadeau de la vie qui remet du sourire à ce monsieur.
Très fort
Bravo et merci
Samia.

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Flopi · il y a
Un énorme merci pour votre très beau commentaire samia. Merci à vous pour votre soutien :)
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Zouzou · il y a
il faut toujours croire au genre humain ! mes voix
en lice poésie avec ' Cataclysmal ' si vous aimez

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Flopi · il y a
Oui il faut y croire, même si parfois c'est dur... Merci pour vos voix zouzou
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JiJinou · il y a
Un texte plein d'espoir et bien écrit. Mes voix.
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Flopi · il y a
Merci de votre soutien Jijinou
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Aubry Françon · il y a
Très beau et émouvant... tout simplement. Merci.
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Flopi · il y a
Merci beaucoup :)
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Frédéric Rey · il y a
La richesse du pauvre, la pauvreté du riche...
Joli texte Flopi.
Mes voix et une invitation à me lire.
Merci et à bientôt

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Flopi · il y a
Merci Frédéric :)
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