Proszówki

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26 ans, lecteur assidu de littérature classique, de philosophie, de poésie, de fantastique, de thriller, de science-fiction... Amoureux volage de La Fontaine à Houellebeck, en passant par Proust  [+]

Alice habite près d'un terril. Divorcée puis mère célibataire, elle a finalement enterré ses deux enfants. Pas à la naissance non, elle vaut mieux que ces femmes de fait divers qui congèlent leurs nouveaux nés. Elle s'est toujours évertuée à élever ses enfants comme il fallait. Emma, la première, était le fruit de son union avec l'amour de sa vie, qui s'est tiré après deux ans sous prétexte que ça coûtait trop cher un gosse, ce qui s'entend, encore qu'il eût pu faire le calcul plus tôt, ou lire Marie Claire mais, lui avait il crié un jour avant de claquer une porte : les hommes virils ne lisent pas Marie Claire. Cela aussi s'entend. Alice adora Emma jusqu'à ses quinze ans, âge auquel sa petite fille devenait une jeune femme désirable. Ça, elle ne l'avait pas supporté. Les garçons qui lui tournaient autour, passe encore, mais le jour où sa propre fille lui avait demandé des soutiens-gorges plus grand, alors qu'elle partageait jusque là ceux de sa mère, un bonnet B qui n'avait jamais empêché Alice de mettre les hommes qu'elle voulait dans son lit, elle avait craqué et s'était résolu à l'assommer à grands coups de pelle. Il a fallu expliqué la disparition à Selim, son petit frère. Du haut de ces cinq ans il n'a pas remis en cause l'histoire farfelue de pension à Dunkerque, comme si une pré-ado n'aurait pas tout fait pour quitter cette ville au plus vite et rentrer chez sa mère en suppliant. Ça ne l'a pas vraiment remué, il ne l'aimait pas trop sa soeur, pour tout dire ce gamin avait l'air bête. C'est en voyant que ça ne s'arrangeait pas avec l'âge qu'elle s'en est servi comme engrais pour ses rosiers. Alice aime les roses. Elle aurait voulu être horticultrice, c'était d'ailleurs son mot préféré, elle pouvait l'écrire sans fautes et attendait depuis plus de vingt ans une variante du Scrabble à douze lettres pour pouvoir un jour le placer. Alice attendrait. Après tout elle n'était pas pressée. Comme souvent après le déjeuner elle marchait en direction du terril, en guise de promenade digestive. Alice ne savait pas que c'était une aberration physiologique. Ce jour elle croisa, trottinant, les sportives de la Course d'Escalade, ce rassemblement sportif connu par tous les helvètes et qui se déroule chaque année le 12 décembre à Genève. Alice fut très surprise par le nombre de participantes et plus encore par le fait que c'était la mi-printemps dans le Nord-Pas-de-Calais. Peu désireuse de relever la contradiction, elle se mit à suivre le mouvement puis, prise par la fièvre de la compétition, arracha le dossard d'une de ses voisines qui, vu les hennissements qu'elle produisait à chaque foulée, n'aurait de toute façon certainement pas fini la course. Alice détestait courir. Ou plutôt elle détestait l'idée de courir. Elle ne se rappelait pas avoir déjà essayé. L'excitation des premiers instants laissa rapidement place à une certaine lassitude puis à une difficulté respiratoire. En calant son rythme pulmonaire sur une concurrente encore fraîche elle trouva son allure et put librement se livrer à ses pensées, baignées d'endorphines, alors que ses jambes avalaient mécaniquement la piste. Sentir le vent dans ses cheveux, au milieu de tous ses inconnus, lui donnait un sentiment grisant de liberté. Alice avait toujours cru être libre, elle mettait un point d'honneur à tout faire à sa guise (ses enfants auraient pu en témoigner). Et pourtant, cet envol déclencha en elle une sensation inédite, l'impression que le monde est à portée de main et qu'elle n'avait plus qu'à le cueillir. Elle ouvrait les yeux sur un monde nouveau. Non. Elle ouvrait des yeux nouveaux sur le monde. Les couleurs qui s'offraient à elle avaient un nouvel éclat, les arbres chantaient, le vent même avait une odeur. Une odeur de fondue suisse qu'elle déguste maintenant, avec un verre de vin blanc, aux bains des Pâquis sur le lac Léman. Alice a trouvé un sens à sa vie.
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