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Pronostic vital engagé

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Vol-au-vent

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Signalement : homme 45 ans, 1,85 mètre, 85 kilos, crâne rasé. Pas de quoi m’impressionner, c’est le cerveau qui fait la différence, pas les muscles.

Une heure à cuire dans la voiture sur cette place nue, cité Cabrol à Vernouilly. Des jeunes palabrent sur le perron d’un immeuble. L’un d’entre eux vient vers nous en roulant des épaules. « Faut dégager, c’est privé ici ! »
Je baisse le pare-soleil – POLICE - : « T’es le flic du quartier ? » Il s’embrouille : « C’est en face qu’il y a du grabuge... chez nous c’est calme. »
Le petit caïd repart dans ses pelouses en traînant les pieds. Un livreur nous apporte des sushis et de la bière fraîche. Je lève ma canette à la santé de ses copains qui nous observent.

J’ai pris la place d’un collègue sur cette affaire, un trafic de produits frais, à consommer sous trois jours après ouverture. Ce n’est pas ma spécialité mais sur ce coup-là j’ai de bonnes raisons d’y aller. Simoni fait le chauffeur aujourd’hui, un sanguin. Pas facile à tenir dans une planque, Sicilien par son père, Calabrais par sa mère. Avec lui on passe de la sieste à la commedia dell'arte. Dans les face-à-face, il garde ses distances, à cause de son costard et de sa belle gueule. Jamais froissé, bien rasé, pas une égratignure. Ses atouts ? Un chauffeur d’élite. Son flair ? Recueillir des confidences sur l’oreiller. Ici, il renâcle à la tâche et commence à bouillir.

« Ton mec ne viendra pas, trop de monde au balcon, on passe à l’ombre ! » Il démarre et une bouffée d’air chaud me dresse les cheveux sur la tête. Un appel du central : « Passez à la morgue pour identifier un mort par accident ! Il y a suspicion de... » Simoni coupe la radio. Je remarque : « Ce n’est pas réglementaire ! » Simoni s’en fout, il me dit, sourire en coin, qu’on y sera au frais pour travailler. Et il se met à chanter une barcarolle à tue-tête.

Hôpital général, les parkings sont bondés. Simoni enlève une moto d’une place réservée aux handicapés. Il me montre la plaque d’immatriculation ornée d’une croix blanche. « Un Suisse, pas plus cul-de-jatte que moi ! » Pour la troisième fois ce mois-ci, je retrouve le brancardier de service. Il soupire, moi aussi, c’est nerveux. Seul au milieu de ces alvéoles sinistres, il n’a pas l’habitude des dialogues. Il ouvre une chambre froide. « On lui a piqué les pièces de rechange cette nuit. » Il est pris d’un fou-rire. Il nous cherche. Simoni explose : « C’est le foutoir ici ! Qui est-ce qui garde les lieux ? » L’autre s’esclaffe de plus belle : « Un collègue à vous, deux même, la nuit dernière. »

Récapitulons sans nous énerver ! Il y a un mois, un défunt déposé le soir à la morgue est retrouvé le lendemain matin complètement étripé. « Dans les règles de l’art ! » a écrit le légiste de service dans son rapport. On en est aujourd’hui à trois cadavres disséqués ainsi sans préavis, avec trois points communs. Ces clients sont des accidentés de la route et tous trois en possession d'une carte de donneur d’organes. Le troisième point nous questionne. Qui procède de façon identique à ces dépouillements post-mortem ?

Simoni soulève le drap, se penche sur le cadavre éventré et m’appelle. « Regarde, ce mec-là, c’est notre signalement ! » Connexion interrompue entre mon cerveau et mes entrailles, je cours vomir aux toilettes.

Le médecin légiste qui nous reçoit est un bonhomme rond, des yeux mi-clos derrière des verres bleutés. Je lui cite le rapport d’autopsie.
«... dans les règles de l’art... C’est un spécialiste qui a fait ce travail. Quelqu’un de la maison peut-être ?
– Mon collègue s’en est tenu à des observations techniques, sans plus. Un bon boucher s’en tirerait aussi bien.
Devançant ma question, il m’informe que lors de ces nuitées de morgue, il n’était pas de service. Il prend un air préoccupé.
– Certains remplaçants peuvent avoir des casseroles ailleurs. »
Des nuitées, un boucher, des casseroles... C’est l’Auberge rouge ici !

Le policier que je remplace est sous dialyse là-haut. Il est en liste d’attente. Ça urge, date limite le 10 juin. Après... Depuis que l’on éviscère frauduleusement les donneurs, le compte à rebours se réduit dramatiquement pour les postulants. On pistait un donneur pour tenter de mettre le collet sur ces détrousseurs. Le trafic était connu mais la méthode est nouvelle. Trois piétons tués par des chauffards qui à chaque fois ont pris la fuite.

« A qui le tour ? » s’inquiète Simoni en louchant vers moi.
– Je préfère donner de mon vivant. Allons voir le registre des donneurs d’organes ! »
L'ascenseur de la morgue nous amène dans une sorte de cave voûtée datant d’une première construction. Un néon blafard grésille au plafond. « On est descendu bien bas. » ricane Simoni.
« Entrez ! » répond machinalement un homme dont on aperçoit le crâne derrière l’écran d’un ordinateur. Il se redresse, et surpris, se détache prestement du bureau. C’est le légiste, il paraît moins à l’aise que ce matin. Qu’est-ce qu’il fait ici ?

Il a du ressort, le voilà qui vient au-devant de nous, sourire aux lèvres.
« Alors, on vient s’inscrire pour compenser nos pertes ? »
Ce toubib me répugne, il émane de lui comme une odeur de sang. Je pousse Simoni en avant.
– Mon collègue veut faire un beau geste. Sain de corps et d’esprit, toute la panoplie du parfait donneur. »
Simoni me mitraille du plus noir de ses yeux. Le légiste me regarde en coin et s’en va quérir une secrétaire.

Simoni fait le guet pendant que je bidouille sur le clavier de l’ordinateur. Bingo ! le dernier fichier qui a été ouvert est le registre des cartes de donneurs. Soudain je défaille. Simoni accourt. Il s’inquiète : « Tu vas encore gerber ? » Je pointe le doigt sur mon nom. Je suis bien recensé, c’est correct. Ce qui ne va pas se trouve en face dans la colonne « décès », c’est écrit « accident de circulation ». Mon statut vient de changer, de donneur vivant je suis devenu donneur mort. Simoni me prend le bras : « On déguerpit ! » Des pas pressés de femme résonnent dans un escalier. On a le temps de filer par une cour anglaise.

Dans la voiture, Simoni me questionne : « On a une idée sur la façon dont les chauffards s’y prennent ? » Il a le don de me faire flipper. Je ne réponds pas. « Appelle le bureau par radio ! » « Bande de nuls ! nous répond un collègue, c’est dans la presse. A chaque fois, c’était un motard et la même moto. Pour votre toubib, on vous rappelle. » Simoni regarde dans le rétroviseur. « Ne traînons pas, me dit-il ». Il accélère. Il me dépose à deux pas de chez moi. Je me presse en longeant le haut du trottoir. A ce moment j’entends un moteur ronfler derrière moi, une moto bondit sur l’accotement. Je cours, je suis à quelques mètres de l’entrée. Soudain, je suis figé par un terrible bruit de ferraille et de verre cassé. Une plaque d’immatriculation suisse glisse à ma hauteur. Le pilote est sous la voiture de Simoni qui a jailli d’une petite ruelle, en sens interdit.

Le toubib du SAMU est désolé, plus rien à faire. Nous filons à la morgue en battant de l’aile, derrière une ambulance hésitante. La radio grésille. « Votre légiste s’est rendu deux fois en Suisse ces dernières semaines. Toujours la même destination, une clinique spécialisée dans les greffes d’organes. C’est un rapide, deux fois flashé en moto près de Grenoble.

Gants, blouse blanche, masque, le légiste s’empresse au-devant de la civière. En découvrant son brancardier définitivement hors service, il se raidit. J’apparais pour lui donner le coup de grâce. Je lui prends des mains l’étiquette qu’il s’apprêtait à ficeler à la patte du macchabée. Pas d’erreur, c’est bien mon nom qui y est inscrit.

Je lui dis sans colère : « Une vie peut se partager. Demain je vais risquer la mienne pour sauver une autre.
Il enlève son masque et me répond, fataliste,
– Il faut bien vivre.
Simoni lui prend le bras pour l’emmener.
– Finita la commedia ! »

PRIX

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Jean-François Joubert · il y a
un véritable polar ce texte, on y trouve de tout mon dernier né pour critique https://short-edition.com/fr/auteur/jean-francois-joubert
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Jcjr · il y a
Un nouveau " Jack l’éventreur " post mortem avec d'autres raisons. J'ai aimé les caractères différents de vos policiers et le rythme soutenu de votre récit. Viendriez-vous voir " l'essentiel "...
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Melinda Schilge · il y a
Il fallait oser le "il faut bien vivre"... Bien écrit !
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Vol-au-vent · il y a
merci Melinda, votre avis m'encourage.
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Melinda Schilge · il y a
Tant mieux !
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Jusyfa · il y a
Un polar comme je les aime, rondement mené et qui embarque le lecteur sans retenue.
Vous ne lésinez pas sur le noir ce qui pimente encore plus l'histoire. Dommage de ne mettre qu'un " j'aime "
Si votre temps vous le permet, je vous propose :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci

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Hervé Mazoyer · il y a
Le hasard m a amené sur ce polar très sombre qui m a scotché du début à la fin....une écriture au cordeau un suspens au top...vraiment merci pour cette lecture...bravo.
Je suis finaliste automne dans la catégorie nouvelles avec le péril vert. A la condition que ce texte vous plaise vous pouvez le soutenir pour la finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
Trés amicalement.

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Miraje · il y a
Un grand coup de chapeau tardif pour ce texte pour lequel je suis passé à côté ... !
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Virgo34 · il y a
Un polar sur un thème sérieux, ce n'est pas banal.
Je vous invite à aller lire le conte "marin" que je présente en finale du prix "faites sourire". Merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/a-labordage-2

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Adlyne Bonhomme · il y a
J'arrive trop tard dommage, bravo pour ce grand texte
Je vous invite sur ma page https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Jean Calbrix · il y a
Une histoire noire de chez noire et une enquête rondement menée. Bravo, Vol-au-vent, pour ce texte bien biglé. Je clique sur j'aime.
Vous avez aimé Mumba. Aimerez-vous Ianna tout autant ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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