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Citrons, citrons, citrons. Pourquoi y penser, tout à coup ? Évocation bizarre. Citrons, oranges, fête ? Mais laquelle ? Ah oui, le bal... Cucendron, alias Cendrillon, et ses demi-sœurs !
Elle leur fit part des oranges et des citrons que le Prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort, car elles ne la connaissaient point.

Pour me faire la lecture, Mamie portait des lunettes pailletées, crénelées façon ailes de chauve-souris, s’envolant vers les tempes. Chez elle, pas de ce halo neigeux qui seyait si bien aux mères-grand des publicités, ni même de menu chignon. Ses boucles, œuvre d’un coiffeur cyclothymique, s’affichaient tantôt roses, tantôt azurées, tantôt lie-de-vin.

Pas non plus de poitrine-édredon où se blottir ; elle était aussi plate qu’une porte de penderie. Mais elle me racontait Cendrillon, La Belle au Bois Dormant et Le Chat Botté en version Charles Perrault illustré par Gustave Doré et non en « gélatine Walt Disney », qu’elle m’interdisait !

Elle s'allait mettre au coin de la cheminée, et s'asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu'on l'appelait communément dans le logis Cucendron.
— Cu... comme un cul, Mamie ?
— Mais oui. Le mien n’est pas spectaculaire, en revanche le tien est glorieux. Il t’emmènera loin.

Mamie avait épousé un bel Oriental ténébreux à souhait, aux cils retroussés, peut-être rencontré au sein de l’université de Rennes, où elle enseignait le droit et les sciences politiques ? Je me demande si, à l’époque, dans le village où elle revenait tous les ans et où je passais mes vacances, on faisait la différence entre l’Irak, l’Iran, Babylone, Ninive et l’Inde ? En tout cas, on l’y surnommait « Mamie Maharajah », que ce soit à cause de son mari d’importation ou de son excentricité.

— Lis-moi encore, s’il te plaît. Reviens au début...
La citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré. Ensuite elle alla regarder dans sa souricière, où elle trouva six souris toutes en vie.
— Qu’est-ce qu’on en faisait, d’habitude ?
— On les noyait, jeune idiote. À chaque souris qui sortait, elle donnait un coup de baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval ; ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d'un beau gris de souris pommelé.

Je n’ai plus vingt-trois ans, mais huit. Comme je suis étendue sur les coussins de mon carrosse, je n’aperçois pas les chevaux pommelés, mais j’entends leurs sabots dans la nuit : poc, poc, poc... Je me souviens si bien de cet attelage, jailli de la citrouille et des pièges à rongeurs ! « Je vais voir, dit Cendrillon, s'il n'y a point quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher ». Ce dernier « avait une des plus belles moustaches qu'on ait jamais vues », tout comme celui qui me conduit. Quant aux six lézards trouvés derrière l’arrosoir et métamorphosés en laquais revêtus d’une livrée éclatante, ils sont certainement juchés sur les marchepieds, à l’extérieur.

Ses habits furent changés en des habits de drap d'or et d'argent tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde.

Les plis de ma robe d’or sont craquants et scintillants ; côté pantoufle de verre, j’ai dû la perdre un peu avant minuit. Cependant, Mamie Maharajah ne me fiche jamais la paix :
— Fais un effort d’imagination. Qui préfères-tu être ? Cendrillon, qui est toujours « bonne fille », un peu gnan-gnan ? Peau-d’âne, qui est beaucoup plus culottée ? Le Petit Poucet ? Tu sais, on peut mélanger deux ou trois contes ! Tiens, ma Cucendron, on va te faire arriver en plein chez la Belle au Bois Dormant, ça te convient ?

Mamie Maharajah, reine de l’avatar et de la Second Life, bien avant que cette dernière ne fasse son apparition sur les écrans !

— Si tu veux, Mamie. Commence après la naissance et la prophétie, on sait qu’elle se perce la main avec un fuseau...
— C’est fait. Elle est tombée. « On vient de tous côtés, on jette de l'eau au visage de la Princesse, on la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l'eau de la reine de Hongrie, mais rien ne la faisait revenir ».
— Oui, j’entends bien tout ça. On me dit « Revenez, ne vous endormez pas ! ».
— « Au bout de cent ans, le Fils du Roi qui régnait alors, et qui était d'une autre famille que la Princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là... » Tu remarqueras que le prince « est d’une autre famille » ; pas comme dans Peau-d’âne, beaucoup plus audacieux et amusant, où le père prétend épouser sa fille.
— Elle est d’accord, dans l’histoire ?
— Parfaitement, en tout cas au début. Ensuite, elle s’enfuit dans un cabriolet attelé d’un gros mouton. Revenons à nos moutons, enfin, à notre prince. « Tout ce qu'il vit d'abord était capable de le glacer de crainte : c'était un silence affreux, l'image de la mort s'y présentait partout, et ce n'était que des corps étendus d'hommes et d'animaux, qui paraissaient morts ».

Je compatis à cette vision, pourtant je traîne encore dans Cendrillon. J’ai dû perdre non seulement une pantoufle de verre, mais les deux. Je voudrais vérifier, je ne sens plus mon pied. J’essaie de tâtonner avec l’autre, au bout de ma robe, sous le jupon doré. Je ne trouve ni pantoufle ni pied. Ce doit être une blague de ma fée marraine. Mon carrosse ralentit.

Citrons, oranges, pourquoi ? Je cherche encore. Noël à l’ancienne, où l’on offre une précieuse orange aux enfants ? Non, il fait si chaud... Fête du citron à Menton ? C’était avant. Carnaval de Nice ? Nissa la bella ! Citrons. Couleurs. Fusées. Fête. 14 juillet. Promenade. Promenade des Anglais.

— Ouvre grand, dit le rat-cocher aux belles moustaches à un agile lézard-laquais.
— Laisse la couverture de survie. Attention à la perfusion. On y retourne.

Je ne crois pas que j’entendrai sonner minuit.

PRIX

Image de Hiver 2017
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Alphonse Dumoulin · il y a
En vair et contre tous, je vote pour.
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Vrac · il y a
C'est un conte terrible. On peut tout raconter (et il le faut) avec ce talent. J'ai juste envie d'ajouter, si c'est digne de la tragédie : pantoufles de vair, c'est mieux !
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Subtropiko · il y a
Merci pour votre avis, et pour l'expression de votre préférence (verre/vair) ! Comme je le disais bcp + bas à Francesca, Il existe une controverse à ce sujet, Cf. Wikipédia : « À l’origine, il y a Honoré de Balzac qui, en 1841, fait parler un de ses personnages, pelletier de son état. Celui-ci, citant un poète non précisé, corrige ce qui lui semble être une erreur, et propose de remplacer « verre » par « vair » (petit-gris, écureuil) ». (…) Mais « On retrouve des pantoufles de verre ou cristal dans les contes catalans, écossais, irlandais ». Le débat n’est pas tranché. J’ai préféré m’en tenir à la version de Perrault, qui écrit bien « verre ».
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Vrac · il y a
C'est vrai (anagramme de vair !) que je n'ai exprimé qu'une préférence.Vous m'avez donné l'occasion de réfléchir à nouveau au sujet de cette controverse savante. Perrault connaissait-il bien l'orthographe ? J'aime votre texte, il est d'une extraordinaire humanité, et j'ai plaisir à vous le redire
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Subtropiko · il y a
Je viens moins souvent sur le site, comme prévu... mais j'ai plaisir, moi aussi, à vous lire. Concernant Perrault, oui, il semble qu'il connaissait bien l'orthographe (tout comme vous : quel bonheur, quel repos !.. ) ; je cite ici encore la longue page de Wikipédia : " Un argument consiste à évoquer une erreur de transcription ou une orthographe mal fixée. En réalité, si beaucoup de gens de l'époque étaient illettrés ou avaient une éducation restreinte, l'orthographe était bien fixée et Charles Perrault était membre de l'Académie française : une telle erreur, répétée plusieurs fois, est difficilement envisageable"... etc. Qu'importe, chacun peut choisir ses pantoufles, de verre ou de vair. Bonne nuit, et bonne chance pour les prix !
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Francine Lambert · il y a
Happée par la chute . . .j'en ai froid dans le dos ! Mon vote, et j'ose à peine vous inviter à découvrir ma première nouvelle "Majeure" . . .
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Subtropiko · il y a
Chère Scribette, je vous ai lue : en matière de "chute dans la réalité", vous ne craignez personne. Bravo pour votre texte et merci pour votre commentaire.
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Michèle Harmand · il y a
Excellente approche de ce drame que nul n'oubliera. Merci Mamie Maharajah :)
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Subtropiko · il y a
Non, personne n'oubliera. Merci Lila.
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CoraL · il y a
J'aime votre style d'écriture et votre façon d'amener à cette chute si brutale. La fiction/la réalité, les contes d'autrefois et la vie contemporaine, autant de sujets qui s'entrecroisent plus qu'on ne le croit. Mon vote! :-)
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Subtropiko · il y a
Vous et moi nous rejoignons dans le goût des contes... qui interprètent pour nous la réalité, y compris la plus noire. Merci beaucoup pour votre passage !
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CoraL · il y a
Oui j'aime beaucoup votre univers et votre style :-)
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Martine Crasez · il y a
Je peux voter, voter, voter, voter encore ? Non ! hélas.
J'ai le souffle coupé par cette façon subtile de ramener avec délicatesse les contes de fées dans une réalité contemporaine qui a aussi coupé le souffle et enlevé la vie.
Merci, vraiment !

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Subtropiko · il y a
Merci infiniment, Martine ; votre analyse et votre spontanéité valent tous les votes que vous souhaitiez attribuer à ce texte.
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M. Iraje · il y a
Une fin foudroyante qui laisse sans voix pour reprendre tout au début la lecture de cette évasion aux allures féeriques. Bravo !
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Subtropiko · il y a
Conte féerique et foudroyant, oui, quand il rejoint la réalité. Excellent résumé, merci, Miraje.
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Pax · il y a
Les "poc, poc" du pare-chocs...Les entendre s'envoler des sabots des chevaux, c'est mieux. Belle évocation.
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Subtropiko · il y a
Merci pour cette appréciation qui me touche.
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Bernard Martin-Dostal · il y a
Très belle et surprenante promenade fantasmatique, loin des sentiers battus.
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Subtropiko · il y a
Merci beaucoup, Gyb.
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Charles Duttine · il y a
Parcours assez étonnant ... de l'imaginaire enfantin ... à la dure réalité d'aujourd'hui !
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Subtropiko · il y a
Les univers communiquent parfois... Merci pour votre passage.
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