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Prolongation de la lutte des classes en territoire numérique

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Gil Braltard

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Angus résidait à Datanima Cloud depuis 3 minutes CPU et il commençait à trouver le temps long. Certes, transcrites en unités de chronométrie terrestre, 3 minutes CPU devaient approximativement correspondre à dix-huit mois subjectifs de l’En-deça mais, du fait de ses déplorables conditions de survie, ces dix-huit mois lui avaient semblé durer dix ans.
En prévision du transfert, il avait pourtant, dès la quarantaine, juste après son divorce, souscrit, contre un tiers de ses revenus annuels, une assurance très avantageuse... du moins sur le papier. Le contrat lui garantissait, en gros caractères, une fréquence d’horloge et une mémoire vive optimales, sans limites temporelles. Il avait malheureusement rapidement survolé les clauses en petits caractères, celles sur lesquelles il fallait justement s’attarder pour comprendre que c’était une arnaque. Elles stipulaient, dans un jargon trop sibyllin pour être honnête, que, premièrement, « la profondeur de définition des artefacts sera tributaire de la puissance GPU disponible » et, deuxièmement, « aucune résiliation de contrat ne donnera lieu à un quelconque remboursement. Cependant, les interventions techniques, sur demande expresse de l’assuré, pour la suppression définitive de sa ligne de vie et de ses données en backup, seront gracieusement prises en charge par l’administration du cloud. » Autrement dit, il avait le choix entre la survie éternelle dans un univers crépusculaire ou le néant.
Il avait bien essayé de convaincre ses enfants de souscrire pour lui un nouveau contrat d’assurance chez un hébergeur garantissant une puissance GPU constante de niveau 2K. Il avait droit à une communication de cinq minutes avec l’En-Deça par semaine. C’était un peu court pour plaider efficacement sa cause. Homère et Alicia l’avaient écouté, la mine renfrognée, puis son fils avait seul pris la parole pour lui dire qu’ils hypothèqueraient gravement leurs propres transferts à venir s’ils accédaient à ses vœux. « Pourquoi devrions-nous payer pour ta négligence, papa ? Ça n’est pas juste ! Maman, elle, au moins, n’a pas choisi son contrat à la légère. » Angus s’était abstenu de lui rétorquer qu’il leur avait laissé largement de quoi assurer ses frais de duplication et de séjour dans un nouveau serveur. Ses enfants voulaient préserver leur niveau de vie, c’était bien compréhensible. Il les avait fixés intensément sur l’écran 3D de transcom – qui paradoxalement affichait une très haute définition – puis, d’un geste las de la main, il avait coupé la communication.
L’algorithme principal de Datanima Cloud gérait avec subtilité les disparités de traitement numérique au sein de la société. Selon qu’ils étaient puissants ou misérables, les Cloudo-datanimiens avaient des perceptions diamétralement opposées de leur environnement. Les riches citoyens – ceux qui avaient souscrit un contrat Super Premium – « voyaient » en 8K et « entendaient » en DSD512. Il pouvaient passer, à volonté de la clarté d’un jour ensoleillé et sans nuages au sommet de l’Everest à la nuit la plus pure du désert d’Atacama où la Voie lactée est une rivière de diamants et de paillettes d’or posée sur une soie d’un noir intense. Rien de tout cela pour les contrats d’entrée de gamme dont l’appellation, « Cocoon », en disait long sur le cynisme de ses concepteurs.
Angus faisait partie des gueux de Datanima Cloud, abusés par cette formule au nom trompeur. Pour eux, la survie se déroulait en MPEG1, dans un univers de brume que la lumière du jour avait bien du mal à percer. Cette brume, grise et dense, s’immisçait partout, même dans les représentations d’intérieurs sans ouvertures sur l’extérieur. Certains jours, Angus distinguait à peine ses mains. Comparé à cette purée de pois, le smog londonien de l’époque victorienne était un nuage de vapeur. L’algorithme, faute d’une puissance GPU appropriée, masquait ainsi habilement la pixellisation des détails aussi bien chez les avatars que dans les éléments de décor. La plupart des gueux avaient choisi de se vêtir en aplats, de peur que des teintes dégradées trahissent la pauvreté de leur condition. Pour sa part, Angus portait un mélange de rouge carmin #960018 et de noir de carbone #130E0A, couleurs qui s’accordaient à sa colère rentrée et sa mélancolie.
De temps à autres, le programme accordait aux gueux de brèves augmentations de puissance GPU. Ils avaient alors, la brume s’estompant presque instantanément, la vision d’un monde désirable, d’une très grande diversité de formes et de couleurs. Un monde où il ferait bon survivre. Ces moments fugaces faisaient-ils partie d’une stratégie mercantile de la part des administrateurs du cloud ? Espéraient-ils ainsi inciter les gueux à quémander à leurs proches en-deça une rallonge pour monter en classe Premium ? Si tel était le cas, Angus estimait qu’ils commettaient là une grave erreur de marketing. Car la frustration intense qu’il ressentait après chaque bouffée de GPU ne faisait qu’accroître chez lui – et sans doute aussi chez ses compagnons d’infortune – la haine du système et de ses algorithmes.

Un matin aussi blanc que les autres, Angus, les pensées bien évidemment brumeuses, se laissait flotter dans l’atmosphère ouatée de son salon quand il vit émerger à trente centimètres de lui la haute silhouette de son ami Thomas. Et celui-ci, contrairement à son habitude, avait le regard brillant d’excitation.
– Je crois avoir trouvé le moyen de sortir de ce goulag, dit-il sans préambule.
Angus ne chercha pas à masquer son incrédulité.
– Tu comptes soudoyer le programme ?
– Je suis sérieux, Angus. Donne-moi un peu de temps pour t’expliquer.
– Je te donne le dixième de l’éternité, pas une seconde de plus.
– Je pense que ça ira. Alors, voilà. Pas plus tard qu’hier, je me suis posé la question de savoir combien nous étions.
– Nous ?
– Nous... les gueux ! Je me suis introduit dans la DB des contrats et...
– Tu as hacké le système !?
– J’avais localisé une backdoor ouverte. Je me suis sans doute fait repérer mais ça n’a plus aucune importance. La liste est là, dit-il en posant son index sur sa tempe, avec toutes les ID de connexion. Devine combien nous sommes ?
– Je dirais... cinquante-cinq... soixante pour cent.
– Quatre-vingt-quinze. Nous représentons quatre-vingt-quinze pour cent de la population du cloud ! Si nous unissons nos CPU, nous pouvons prendre le contrôle du système.
Dans le regard d’Angus, la stupéfaction remplaça l’incrédulité.
– Une révolution ?! Tu veux faire une révolution !?
– Appelle ça comme tu voudras. Voilà ce qu’on va faire, écoute bien. Nous allons tout de suite envoyer un message crypté à nos camarades leur demandant de nous rejoindre immédiatement sur le réseau peer-to-peer. Quand nous serons tous rassemblés, nous lancerons une attaque sur les centres GPU et nous en prendrons le contrôle. L’algorithme n’aura d’autre choix que de négocier avec nous. Nous serons en position de force pour exiger et obtenir le partage des ressources. Nous réécrirons à notre avantage les clauses de nos contrats. Alors, tu me suis ?
– Je crois que je n’ai pas le choix, non ?

La sédition échoua lamentablement. Il est difficile de duper une IA qui a pu s’entraîner en simulant des millions de scénarios d’incidents différents. Les meneurs et leur suiveurs furent mis à l’amende. Ils expérimentèrent cent cinquante années subjectives dans le noir absolu, ce qui permit aux administrateurs du cloud de réaliser de substantielles économies d’énergie.
Juste avant de perdre la vue, Angus, qui avait cotisé plus de la moitié de son existence pour une après-vie confortable, se prit à apprécier le cocon de brume dans lequel il était immergé depuis son décès, survenu à l’âge de quatre-vingt-deux ans.

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Metz@nîmes · il y a
Alors finalement, allons directement au Paradis sans passer par la case Cloud et là, enfin, les Derniers seront les Premiers !.. :) Belle réflexion
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Gil Braltard · il y a
Je vous remercie mais je n'ai pas de temps à consacrer à un forum. Bonne continuation.
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Don Quichotte · il y a
J'ai du mal à accrocher.
Du coup j'ai rapidement décroché.
Et pourtant je suis dans le bain informatique tout le temps.
C'est peut-être la raison justement...

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Fred Panassac · il y a
Un peu technique comme récit parfois, mais cette conservation des données plus ou moins sophistiquée en fonction des revenus des « assurés » est parlante. Apparemment ça remplace le paradis et le purgatoire et les riches continuent à acheter des « indulgences » comme au moyen-âge.
Et puis vous évoquez le désert d’Atacama et de son ciel extraordinairement pur, ça fait au moins un point commun avec mon texte.
Bravo, vous avez l’air tout à fait de baigner dans le langage informatique, l’ésotérisme des initiés du 21eme siècle (je plaisante)
Mes voix pour votre anticipation qui fait réfléchir au « progrès »...

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Coum · il y a
L'IA a de quoi nous latter, c'est le mic mac le plus complet, le brouillard. Bref, pas très évident de sortir de cette purée de pois, le trait m'a informatiquement surprise surtout sans sauvegarde pour rebooter le système.
Ce n'est pas évident à suivre ... cette veille technologique !
Merci.

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Zago · il y a
Bluffant ! Bravo Gil, merci pour ce moment de lecture et bonne continuation !
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Gil Braltard · il y a
Merci Zago.
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Pascal Depresle · il y a
Que d'originalité dans cet angle d'attaque de la brume. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Francine Lambert · il y a
Waouh ! Quelle imagination, je suis admirative devant l'inventivité du lexique et le scénario de cette histoire, mon soutien Gil et à bientôt !
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Gil Braltard · il y a
Grand merci Francine.
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PommeGaunt · il y a
Vivre dans une simulation ! C'est magnifique, j'adore ! Et, dites... Vous ne vous seriez pas inspiré d'un épisode de Black Mirror à ce sujet ? Je sais qu'il y a beaucoup d’œuvres qui parlent de ça, mais la retraite dans un monde virtuel, c'est précisément dans Black Mirror ;)
Attention à la phrase : "Pas plus tard qu’hier, je me suis posé la question de savoir combien nous étions ?"... "Je me suis posé la question de savoir" est un pléonasme (Je me suis demandé/J'ai voulu savoir irait très bien) et tu n'es pas, ici, dans une tournure interrogative, mais affirmative (Je me suis posé la question...) Donc pas de point d'interrogation ! ;)
Un texte original et intéressant, bonne continuation ! :)

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Gil Braltard · il y a
Bonsoir et merci pour vos remarques.
Black mirror n'a pas inventé le thème de la vie après la mort sur support numérique. En littérature de SF, c'est un thème très classique. J'espère être original en ce qui concerne la lutte des classes numériques. Quant à la phrase de mon personnage, elle a certes une tournure impropre mais elle est usitée dans le langage parlé. Mon personnage n'est pas censé s'exprimer dans un français impeccable. En revanche, le point d'interrogation est une coquille que je vais essayer de faire rectifier. Encore merci.

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PommeGaunt · il y a
Je me doutais que ce thème devait exister... Mais, comme je ne suis pas très informée, j'ai voulu savoir ;) D'accord, je comprends pour le langage ;) Encore bravo et bonne continuation !
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