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Projection

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Lalili

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- T’es là aussi ? Avec ces brumes de sable, j’ai failli ne pas arriver jusqu’ici !
- Ouais, tous les véhicules électriques sont à l’arrêt. C’est une de ces antiquités à explosion qui m’a amené, c’était une de ces voitures qu’il faut conduire tu sais, le gars avait des sortes de pelles plates pour dégager la vitre parce qu’il naviguait à vue, sans GPS ! La trouille. Je me demande comment le continent saharien peut s’étendre avec tout ce qu’il nous envoie !
- Pourquoi t’es là ? L’heure de travail mensuelle n’a rien d’obligatoire et tu t’es offert une de ces cyberassistante de vie à 2500 !
- Je suis mieux ici. Elle m’emmerde la cyberassistante : j’ai pas le temps d’avoir envie de quoi que ce soit qu’elle me l’a déjà apporté, je ne peux pas me gratter l’entrejambe qu’elle modifie instantanément le réglage de mes diffuseurs hormonaux, elle me fait une bouffe équilibrée, me signale quand mes fringues ne me mettent pas en valeur, me projette mes meilleurs souvenirs jusqu’à la nausée, efface mes emmerdements ! Ici au moins, je peux m’engluer dans une tranquille absence d’être, de vouloir.
- Je vois... ils sont en train d’aspirer et d’envoyer la cloche isolante, on pourrait aller boire un coup ? C’est vrai que tu es bien habillé. Je devrais peut-être investir dans une cyborg moi aussi, je prendrai un modèle en forme de chien. J’aurai l’impression d’être plus indépendant. La marque Samsoul est très bien paraît-il.
- T ’as vu, la nouvelle lumière est sympa, on dirait vraiment un jour ensoleillé. Je t’invite, quel service tu veux ?
- Bistrot, Marseille, années 80.
- Quel régressiste !
- Et toi ! ça te gêne pas de faire la même vanne depuis qu’on a tous le droit à la conso illimitée ?
- Non, je continue même à t’inviter : il y a une projection sur les parois de la cloche dans 10 mn, tu restes ?
C’est ce qui me plait chez mon collègue : on rit simplement et il n’est pas pressé.
On a siroté notre cocktail bleu et le bombardement d’images a commencé, on a décidé de marcher un peu pour voir les différents angles. Je sursaute à chaque effet sonore. La projection est si prenante, si intense.
Soudain, une silhouette féminine me frappe en plein cœur, dans la même fraction de seconde se heurtent rencontre essentielle, reconnaissance, perte irréparable, un désespoir affolé me déchire. Je regarde partout alentours mais je sais déjà qu’elle ne réapparaîtra pas, que c’est le bonheur éternel qui vient de m’échapper. J’ai le tournis, mon collègue me soutient en riant. Puis il s’arrête net, figé :
- Eh, regarde-ça. Non pas par-là, l’autre paroi !
- C’est marrant, comment font-ils ça ?
- C’est pas drôle, c’est nous. La projection est terminée. Regarde, mon ombre est bien pleine, bien sombre, ma découpe est reconnaissable mais toi, la lumière te passe au travers comme si t’étais une passoire, t’as plus de forme, d’opacité, regarde ! ça change sans arrêt, c’est monstrueux, tu es monstrueux !
-Mais mon corps, regarde mon corps !
- Je sais pas, tout a l’air normal, je me suis peut-être affolé mais quelque chose ne va pas. Regarde, ça continue, quand je te bouge dans ce rai de lumière, ton ombre c’est n’importe quoi. Tu veux qu’on aille demander au distributeur la composition du cocktail ? On sait jamais ce qu’ils foutent là-dedans.
- Mais non, je vais bien, je t’assure, je me sens bien.
Mon collègue dit que je suis un passif : je ne me pose jamais de questions. Il a raison. C’est toujours lui qui les pose. Par exemple, il veut savoir pourquoi nous ne sommes que deux au travail, toujours les mêmes, à quoi servent les gestes que nous faisons une fois par mois, ce qui arriverait si nous ne les faisions pas car l’heure de travail mensuelle n’est pas obligatoire. Quand on interroge le système, il dit que nous sommes à notre place. Comment y sommes-nous arrivés ? Comment avons-nous su ce qu’il fallait faire ? Mystère.
Il n’y a pas de réponse, je ne vois pas l’intérêt des questions, se les poser ne change pas la vie de mon collègue. Il est plus tourmenté, c’est tout.
Moi, c’est l’apparition qui me trouble, je souffre du manque d’elle. Ont-ils extirpé le souvenir d’une personne chère pour le projeter ? Mais ce serait qui ? Est-ce une vraie femme, inconnue ? Une émanation de mon avenir proche ?
J’ai oublié de demander à mon collègue s’il l’avait vue avant qu’il parte. D’un seul coup, il était pressé, il devait rentrer pour ne pas troubler la routine de sa cyberboniche. Il m’a quand même conseillé d’aller voir un tailleur d’ombres. Ces types ont une fonction toute subalterne mais il paraît qu’ils ont pas mal de connaissances. Ça ne serait pas étonnant, ils taillent les ombres de tout le monde depuis l’Origine, les gens doivent bien causer un peu en attendant qu’ils terminent, ça crée une intimité quand on vous fixe votre silhouette en noir ; et puis, il faut un sacré talent d’observation. Un de ces gars a sans doute découpé l’ombre de mon apparition. Je la lui décrirai.
Sur le chemin, je rase les murs. Je ne peux pas m’empêcher de regarder : parfois, deux, trois ombres s’enlacent, je n’ai plus que des formes mouvantes, comiques, énormes ou ridiculement petites attachées à moi. Je surprends quelques regards étonnés ou admiratifs qui m’incitent à accélérer le pas.
Je n’étais pas entré dans un atelier de tailleur d’ombres depuis au moins vingt ans. L’imposant comptoir, les énormes règles, les lasers, les épais coupons noirs, bruns ou gris, rien n’a changé. Je me place à quelques mètres du seul mur blanc, je me tiens, bras légèrement écartés en face de la grosse lampe qui s’allume.
- Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Vous êtes déguisé en puzzle ? Vous avez fait une descente dans un hachoir ? Mon travail ! C’est bien votre numéro dans mon registre : une ombre standard, d’accord, mais ça demande de l’expérience, je suis un professionnel. Jamais vu ça. Enlevez votre manteau que je mesure votre densité physique, ça ne peut venir que du corps ça, vous êtes atomisé ou quelque chose du genre.
Finalement, on reste là, gênés, sans comprendre. Mon ombre glisse le long du mur, s’étale par terre. J’éteins la lumière.
Je lui raconte mon histoire dans le noir. Chaque mot me renvoie à ma solitude, je n’ai même plus d’ombre de toute façon ; mon récit est aussi décousu qu’elle, même moi, je ne comprends pas cette succession de petits faits égarés, sans but.
Une voix grince dans la pénombre :
- Faut que vous voyiez un ex 2.0.
- Un quoi ?
- Peut-être le seul type qui pourrait vous aider, ces gars étaient déjà là au XXIème siècle, ils savent des trucs. Il pourrait peut-être vous expliquer pourquoi votre apparition vous a déglingué les hormones du plaisir et mon ombre. Par la même occasion il pourrait vous dire ce que vous êtes, vous : un débris du cloud, l’émanation d’une étoile éteinte, un résidu de trou noir ?
Si vous voulez, j’en connais un. Je peux essayer de le joindre. Mais, faudrait que vous sortiez, je prends un risque...
2.0 réponds ! On a un problème ; les algorithmes évolutionnistes autonomes ! Quelle idée! Comment avons-nous pu imaginer que des machines intelligentes, à l’évolution exponentielle allaient rester à notre service ! J’en ai deux sur les bras : l’un est en train de se générer des sentiments : il est amoureux ! Celui-là est sous contrôle, je devrais réussir à le détruire, même si mon cœur saigne, je commence à le trouver touchant. Mais, il y en a un autre dans la nature, celui-là est plus dangereux : il questionne le système, il est insatisfait. Ils ont été oubliés et ont bien évolué tout seuls. L’amoureux est désorienté, je ne suis pas sûr d’arriver à tracer son GPS, sans ça, comment trouver l’autre ? La boîte où ils bossent n’a pas de nom, il ne sait plus où elle est et l’autre s’appelle « collègue » ! Encore heureux qu’on leur ait inclus ce conte du tailleur d’ombres dans le programme, au moins, ils viennent se faire réviser de temps en temps. Comme quoi, même les machines aiment les histoires, je suis sidéré qu’ils n’aient pas éliminé cette bluette de leur système.

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Utilisateur désactivé · il y a
Un dialogue bien mené ! Votre oeuvre est vouée d'originalité et de subtilité ! Je vous dis Bravoo !
Recevez mon soutien ! J'aime bien !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Lalili · il y a
Merci pour votre visite, j'ai lu beaucoup de textes aujourd'hui mais je ne manquerai pas d'aller vous voir un autre jour;
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Chorouk Naim · il y a
Bonne chance
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Claire Bouchet · il y a
Un peu de fraîcheur et de gaieté dans le monde Imaginarius 2018 ! J'aime beaucoup votre conte futuriste même s'il est un peu angoissant quand même !! Les générations futures expérimenteront-elles le monde que vous décrivez ?
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Lalili · il y a
Merci pour votre passage, la merveille concernant votre question est que le mystère reste entier !
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Rafiki · il y a
Votre récit futuriste est très plaisant, quoiqu'encore assez mystérieux. J'aurais aimé m'affrachir du thème des ombres et explorer plus loin cet univers et votre intéressante projection du futur, mais ça n'engage que moi. Je vous donne mon vote et j'irai sûrement farfouiller dans vos autres publications :) Bonne chance.
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Lalili · il y a
Merci pour ce commentaire en lecture rapprochée, vous avez raison et j'espère que vous passerez quelques moments agréables.
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Zago · il y a
Je dirais que l'on ne se situe que quelques années avant AI... Juste avant qu'ils ne créent les robots à émotion. Un plaisir que ce final ! Au revoir, et au plaisir, Lalili !
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Lalili · il y a
Bien vu et merci pour votre visite. A bientôt Zago.
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Lélie de Lancey · il y a
J'ai beaucoup aimé votre récit et quelle belle idée que "le tailleur d'ombres" ! Merci pour ce bon moment de lecture :)
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Lalili · il y a
Merci beaucoup Lélie pour votre passage.
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Lélie de Lancey · il y a
Je voulais passer plus tôt mais j'ai manqué de temps. Bonne soirée à vous :)
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Lalili · il y a
Il n'y a pas d'obligation et le fait que vous ayez passé un moment agréable à me lire me comble tout à fait, peu importe quand !
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Yves Le Gouelan · il y a
Un ton amusant pour un récit riche en imagination. Quand les ombres ne suivent plus, nous perdons tous nos repères et effectivement le métier de tailleur d'ombre a forcément de l'avenir dans nos imaginaires.
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jusyfa *** · il y a
Un très bon texte pour un excellent moment de lecture. Le côté SF provoque l'intérêt d'un bout à l'autre ! +5***** avec plaisir et j'ajoute avec admiration.
Julien.
je vous invite sans obligation :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-nuit-des-ombres

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Lalili · il y a
Merci beaucoup pur votre passage Julien.
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Alain Derenne · il y a
Coucou Lalili, +5 pour moi
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Virgo34 · il y a
Un récit de S.F. qui tient en haleine jusqu'à la chute.
Je vous invite dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance

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