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Proche rupture

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Melimelo

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J’éprouve infiniment de peine ce matin. Faut-il confesser une souffrance si intime ? Il s’agit d’Elle... Sensiblement plus jeune que moi, elle a franchi récemment le seuil de ses 32 printemps. Je suis certain de la perdre prochainement. Nous avons vécu une longue histoire d’amour et pourtant nous allons nous quitter. La douleur que je ressens aujourd’hui est étrange, sourde et secrète, irrépressible.

Dieu sait combien elle m’a marqué. Je l’ai vu naître dans la touffeur implacable d’un mois d’été et je vais l’abandonner, froidement, au cœur de l’hiver. Je suis le seul responsable du sort qui lui est destiné. Elle n’a rien demandé, elle ne m’a d’ailleurs jamais rien réclamé et supporte tout sans regimber.

Je me demande souvent si je la chéris pour elle même ou pour l’image qu’elle me renvoie, comme un miroir, celle de pans entiers de ma vie, et aussi parce que le destin d’êtres qui me sont chers s’est inscrit durablement dans son sillage. Je l’aime, mais au fond, elle n’a jamais été mienne.

Elle a toujours fait partie des repères affectifs essentiels quoique invisibles présidant à mon humble destinée. Compagne de mes années d’adolescence et de ma jeunesse, j’ai goûté, avec elle, le chaud, le froid, la faim, la soif. J’ai ri et pleuré. J’ai aimé, prié, consumé une grande partie de mon existence sous sa bienveillante protection.

Elégante et discrète à sa façon, elle a su me conquérir. Pourtant, sa séduction ne repose par sur sa jeunesse et il faut admettre que sa beauté intérieure a quelque chose d’un peu démodé.

Par fierté et confiant en son hospitalité, je l’ai présentée à de nombreuses connaissances et elle fut, sans surprise, à chaque fois, un élément clé du succès des réceptions que nous organisions au bénéfice de nombreux amis ou de la famille.

Les années écoulées n’ont pas écorné son allure et sa prestance. Elle requiert toujours beaucoup de soins, d’attentions, de prévenance mais depuis un certain temps, je n’ai plus pour elle le regard de Rodrigue ; je la délaisse. De temps en temps, je vais la voir et je m’agace des frais qu’elle me contraint à engager. Elle est un gouffre me dis-je, elle qui fut le roc derrière lequel, jadis, je m’abritais.


A l’épreuve du temps, j’ai ressenti progressivement une coupable indifférence à son égard ; je l’ai ignorée des journées entières pour découvrir de nouveaux espaces, apprivoiser d’autres atmosphères, plonger mon regard vers d’autres horizons. Parvenu à l’âge d’homme, je l’ai quittée définitivement sans état d’âme, sans un mot, ni une pensée, pour vivre une autre histoire, avec une rivale et même plusieurs d’entre elles. Elle n’en a jamais rien su.

Elle est la mère que l’enfant devenu adulte quitte inexorablement pour construire sa vie, peut-être avec une autre femme, afin d’emprunter son propre chemin, courir vers son destin. Je l’aime toujours, mais ce sentiment qui reflue en moi - ersatz d’amour filial – fleure l’inconstance. Je reviens de temps en temps la visiter, comme on renoue avec une vieille complice. Chaque fois, je la retrouve telle que je l’ai quittée. Je reprends alors, avec elle, la lecture de nos souvenirs, en silence. Je m’imprègne de l’air qu’elle diffuse, je veille à ce qu’il ne lui manque de rien et je repars.

Elle aura bientôt cessé de vivre en moi. Je songerai à elle comme à un proche parent défunt dont on célèbre ponctuellement le souvenir. 32 ans, c’est jeune pour disparaître... de ma vue. Elle deviendra la compagne d’autres personnes, elle suscitera d’autres émotions, d’autres convoitises, d’autres sentiments qui me seront parfaitement étrangers ; mais, que voulez-vous, on ne s’agrippe pas au bras de quelqu’un pour le seul plaisir de partager de tendres souvenirs, fussent-ils au nombre de 100.000, fussent-ils les témoins d’un bonheur sans ombres.

Notre vie commune prendra défintivement fin dans quelques mois par la signature d’un acte prétendument authentique et la solennité du sceau d’un officier ministériel qui, ensemble, scelleront définitivement son départ vers les bras d’un autre homme, un individu, comble du cynisme, que je lui ai-moi-même désigné.

A ce jour, personne n’y est mort, personne n’y est né, mais l’empreinte de tant d’êtres aimés y est enchâssée, à même les murs, à même le sol, de ce sol admirablement marbré au revêtement de terre battue de son immense cave. Son parfum intérieur, ses mille et un gargouillis exsudés par la pierre, le vent, la chaleur et le bois, résonnent dans ma tête, ses volumes, sa luminosité, les meubles et les tissus qui la parent sont gravés dans l’esprit du factotum que je fus à son service. Et, depuis mon nouveau refuge, j’envie son grand jardin aux formes improbables, son petit bois sauvage, en lisière duquel s’élèvent les ruines d’un petit pavillon de chasse, encerclé par de grands arbres pâles dont les cimes vont mourir dans le ciel, ballotées par le vent d’ouest, harcelées par le craillement incessant des corneilles.


Conçue en tous points par mon père et ma mère, sa perte constitue pour moi, un instant de déraison, leur seconde mort. Tout en elle me hantera à jamais et si, sans doute, je n’y retournerai plus de mon vivant, ce « tout » prendra infiniment plus de place dans mes pensées que les mètres carrés et les terrains qu’occupe encore, près de Lyon, ma chère maison...

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Jenny Guillaume · il y a
J'ai pensé assez vite que l'auteur ne parlait pas d'une femme mais cela n'ôte pas le plaisir de la lecture. Je trouve votre texte réussi !
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JACB · il y a
J'aime beaucoup, c'est plein d'humanité même si on devine assez tôt l'objet des sentiments exprimés.