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Prisonnier

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Patrick Barbier

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La salle d’attente dans laquelle il patiente est ouverte à tous les vents. C’est une cage de verre aux vitres sales et misérablement ornée d’affiches publicitaires, posée au milieu de nulle part et dont deux des panneaux vitrés gisent au sol en des myriades d’éclats miroitants.

Nul quai de gare, nul terminal d’aéroport, nul terminus d’autocars. Il frissonne de temps à autre et lève la tête à intervalles réguliers sur l’horloge ronde accrochée à un poteau métallique planté au centre de son espace temporaire. L’absence de plafond lui laisse voir la course sans fin de nuages parfois blancs et effilochés, parfois plombés d’orages qui n’éclatent pas. Sinon le ciel est vide d’oiseaux ou de traînées blanches d’avions en partance. Elle ne viendra plus aujourd’hui. Comme elle n’est pas venue hier, avant-hier ni les jours précédents. Elle est si loin et lui est vissé à son banc qu’il n’ose quitter de peur qu’elle n’arrive pendant qu’il s’est absenté. Tout à l’heure, une biche et son faon sont sortis de la forêt. Prudemment. La mère a regardé dans sa direction... longtemps... puis les deux sont partis vers l’horizon et la forêt a disparu, remplacée par des immeubles gris sans fenêtres.

Elle lui apparaît soudain et il devine sa silhouette dans la brume ourlant le paysage de rubans cotonneux. Mais elle est accompagnée par un homme. Non ce ne doit pas être elle. Pourquoi viendrait-elle avec un homme à leur rendez-vous ? Il décide de les rejoindre et marche à reculons au cas où il se serait trompé. Il ne veut pas lâcher du regard l’endroit de leurs retrouvailles espérées. La brume s’accroche à ses jambes et semble le ralentir tandis que des traces de pas sur un chemin boueux l’éloignent de son abri. Les empreintes s’arrêtent devant un parking qui s’étend à perte de vue, privé de toute présence. Tout ce qui était beau a été effacé par l’immensité goudronnée.

Il rebrousse chemin, la démarche encore plus lourde.

Il s’est allongé sur son banc. L’attente mine ses forces et sa confiance dans une sarabande de questions qu’il ne sait pas arrêter. Pourquoi ne vient-elle pas ? Qu’est-ce qui peut bien la retenir ? Et si elle aussi attendait, quelque part, quelqu’un qui ne vient pas ?

Il change de siège comme si une rupture dans l’immobilité de son minuscule univers allait déclencher une autre séquence. Celle de son arrivée, tout sourire et prête à se blottir dans ses bras. Ça fait plusieurs fois qu’il tente ce stratagème. Il se raccroche à l’espoir qui s’installe pendant quelques minutes (heures ? jours ?). Mais à chaque fois, lorsqu’il s’évanouit, il le laisse un peu plus démuni et malheureux.

Le soleil, au zénith, éclaire des carrefours de rues rectilignes qui se terminent en impasses. Il se souvient d’une prairie herbeuse puis couverte d’un blé doré se couchant sous les caresses du vent, comme des étendues d’algues dansant dans les courants marins.

Elle ne viendra plus. Il en est désormais certain. Ce vide qui l’a happé et qu’il ne parvient pas à combler, l’attire. C’est imperceptible mais tangible. Il lui faut partir d’ici mais par quelle sortie ? Les immeubles gris ? La prairie ? Les impasses ? La forêt ? Le parking ? L’horizon nuageux ?

La peine et la perte qu’il ressent ne l’aident absolument pas à prendre une décision.

Il se rassoit... il va l’attendre encore un peu.

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Volsi · il y a
Perte inacceptable inacceptée. Je perçois un écho à ton "temps suspendu"...
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Keith Simmonds · il y a
Un joli texte qui nous fait méditer sur la vie humaine! Mon poème,UN LINCEUL BLANCHI, est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016 et il est le préféré de la plupart de mes lecteurs. Il ne nous reste que quelques heures avant la finale. Alors, je vous invite à venir le soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1
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Camélia · il y a
Je crois qu'on en est un peu tous là, espoir d'un retour improbable, espoir d'une vie nouvelle mais prisonniers de nous mêmes....prisonniers de la vie...
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Granydu57 · il y a
Passe t'il sa vie à attendre ? Ce texte est oppressant, y a t'il eu une catastrophe ? ou bien est ce le personnage qui ne parvient pas à sortir de sa cage partiellement détruite ? Comme une histoire racontée à un psy.
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Patrick Barbier · il y a
Je n'en sais pas plus que toi Grany ^^ Les images venaient au fur et à mesure que j'écrivais. Le personnage est dans une espèce de no man's land mental, géographique, temporel. Il y a peut-être eu une catastrophe mais était-elle universelle ou intime ? La cage est ouverte, il peut en sortir mais quand il s'éloigne il n'a qu'une idée, y revenir. C'est une "prison" consentie. Comme l'amour ? ^^ Tout le reste je l'ai espéré décousu et surréaliste, un peu à l'image de l'esprit du personnage. Ca c'était mon souhait... Après...
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Anthony Degois · il y a
Prisonnier de la cage, du temps, de sa vie? De tout cela à la fois. Beau texte.
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Patrick Barbier · il y a
Exactement ça, Anthony. Tu as oublié l'amour. Mais celui-ci est peut-être inclus dans "vie"...
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Joelle Teillet · il y a
belle écriture sf :-) çà me rappelle le film soleil vert
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Anna Hoser · il y a
qu il soit apocalyptique ou imaginaire ce monde est oppressant , l'attente perturbe profondément celui qui la subit,
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Digut · il y a
Jolie histoire - j'aime.
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Utilisateur désactivé · il y a
Expectative bien décrite...
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Annelie · il y a
De texte en texte, je suis arrivée là... J'ai bien envie de faire le même commentaire que Gabrielle ! On a envie de le bousculer cet homme.
Si vous lisez SHORT, merci de passer : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/humeur-noire.

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