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Cyrano

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Je les entendais qui parlaient de moi. Ils chuchotaient mais je savais que c’était de moi dont il s’agissait. Depuis un moment, j’étais au centre de leurs préoccupations, bien plus qu’auparavant. Ils avaient même installé une caméra pour mieux me surveiller, pour mieux m’épier, jusque dans mon sommeil. Je feignais de ne pas avoir remarqué leur manège. Je le gardais pour moi, m’assurant, tôt ou tard, que cela se retournerait contre eux.
Les rondes s’étaient accentuées, deux, trois, voire quatre fois par nuit. Ils me réveillaient, me tâtaient, éclairés par la lumière blafarde de leur lampe. Je me prêtais au jeu, à leur jeu, en attendant de savoir ce qu’ils me voulaient, ce qu’ils cherchaient...

Jusqu’à présent, j’avais toujours été un modèle. Je respectais les heures et ne les dérangeais que lorsque cela était vraiment nécessaire. Même durant mes promenades, je me tenais le plus sagement possible dans l’espoir de voir ma peine réduite et qu’ils éloigneraient de moi ces barreaux qui restreignaient ma liberté.

Je ne me rappelais plus comment j’avais atterri ici, ni pourquoi. J’ouvris les yeux un matin et j’étais là, dans cette pièce, entouré de ces barreaux et de toutes ces innombrables choses dont les noms m’échappaient. La panique me gagna, je hurlais d’angoisse. Je voulais une explication sur ce qui se passait et surtout comment j’étais arrivé là. Mes geôliers ne semblaient pas me comprendre. J’avais beau m’époumoner, jamais je n’avais de réponse compréhensible. Ils me parlaient dans une langue étrangère que je ne comprenais pas et toujours sur un ton doux comme s’ils avaient peur de moi : « Je vous vois, je vous entends, je vous parle donc arrêter de me parler comme ça !» Mes supplications ne changèrent rien à leur comportement bien au contraire. Plus je me plaignais et plus ils étaient présents autour de moi, à surveiller chacun de mes faits et gestes. Ils m’avaient bien étudié. Ils connaissaient la moindre de mes habitudes et de mes envies. Rien ne leur échappait.

Toutes mes questions restaient lettres mortes devant ces êtres au langage différent du mien. Même leurs gestes m’étaient incompréhensibles. Ils avaient l’habitude de me faire des grimaces, de se tenir en cercle autour de moi et de me regarder sous toutes les coutures, comme on pourrait le faire avec un animal de foire. Je ne comprenais pas ce comportement.

Je voulais m’enfuir, partir, retrouver cette liberté qui aujourd’hui m’échappait comme une poignée de sable filtrant à travers mes doigts. Mais en avais-je encore vraiment l’envie ? L’habitude d’être ici me gagnait et la peur de l’extérieur, cet extérieur que je ne connaissais que trop peu, se faisait de plus en plus présente à mesure que les jours avançaient. Je m’habituais à leur présence, à cet endroit et à cette petite cellule qui trônait fièrement au milieu de cette grande pièce.

J’étais au milieu d’eux sans savoir comment, ni pourquoi et encore moins pour combien de temps mais j’étais là et je n’avais d’autre choix que de suivre et de me laisser porter.

Le nombre de mes gardes pouvait varier en fonction de certaines circonstances qui m’échappaient. Je tentais malgré cette présence incessante d’être le plus discret possible. Mais à chaque fois, j’étais le centre de l’attention, des préoccupations et des conversations. « Comment en étais-je arrivé là ? ».
De mes trois geôliers permanents, il y’en avait un plus jeune, plus petit. Je devais sans doute lui faire peur. Il n’osait pas s’approcher de moi et même lorsqu’il le faisait, il y en avait toujours un autre avec lui. « Voulaient-ils le protéger de moi ? » Quoi qu’il en soit, je prenais ce petit manège avec amusement.

Depuis peu, je me sentais de plus en plus fatigué, bien plus que d’accoutumé. Je le mettais sur le compte de leurs visites nocturnes qui troublaient mon sommeil. Je passais le plus clair de mon temps allongé et je voyais sans cesse des papillons, des oiseaux virevoltés au-dessus de moi. Une hallucination sans aucun doute.

Un soir alors que j’étais paisiblement allongé, je sentis une main, puis deux me saisirent les jambes. J’essayais de me relever, mais une autre paire m’y empêchait tout en essayant de me forcer à ouvrir la bouche. Je me débâtais, remuant dans tous les sens mais l’étreinte était trop forte. Les forces me manquaient pour sortir de ce joug. Une fois ma bouche assez ouverte, ils me forcèrent à avaler un produit. Le liquide noirâtre remplit ma bouche. Je tentais de le recracher mais mes tentatives s’avérèrent inutiles devant ces mains expertes qui me contrôlaient. Des larmes perlaient sur mes joues devant mon impuissance. J’avalais malgré moi ce produit. Je le sentis glisser en moi, laissant au passage un goût âcre dans ma bouche. A cet instant, ils me relâchèrent et déposèrent, tout à tour, un doux baiser sur mon front mal.

Je restais stupéfait, béat, devant ce comportement, je ne les comprenais toujours pas. Comment pouvaient-ils faire preuve à la fois d’une extrême violence puis d’une extrême tendresse ?

Ils s éloignèrent de quelques pas et se prirent dans les bras. L’un d’eux, visiblement plus troublé, me regardait avec tendresse, les yeux inondés de larmes. Ils chuchotaient, ils continuaient de chuchoter mais cette fois-ci, même sans les comprendre, je les entendais clairement.

— Je ne comprends pas pourquoi cette satanée fièvre ne descend pas, on fait pourtant tout ce qu’il faut. Je déteste lui donner de force tous ces médicaments.
— Ca va aller chérie, arrête de pleurer. Il n’a peut-être que 8 mois mais c’est déjà un gaillard, je suis sûr que demain la fièvre aura baissé. Cette nuit, repose-toi, c’est moi qui vais surveiller sa température.
— N’oublie pas de le faire plusieurs fois...
— Je sais, je sais, ne t’inquiètes pas. Va te coucher, j’arrive ! Demain matin, je m’occupe aussi d’Ethan.
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Jo Theroude · il y a
Ah merde ! J'ai lu "la nouvelle" juste avant et dès les premières lignes, je suis parti sur l'idée que c'était le monologue d'un bébé. En tout cas, c'est bien écrit et bien pensé. Merci de m'avoir fait rejaillir quelques souvenirs de ces longues soirées d'insomnie. ;-)
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Cyrano · il y a
Merci Jo pour ce sympathique commentaire qui m'a bien fait rire.
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M. Iraje · il y a
Un texte très "attachant" ....
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Jean Calbrix · il y a
Un texte stressant sur une incarcération dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants, puis vient la chute étonnante au possible (j'ai cru un moment que c'était un fauve mis en cage !). Bravo, Cyrano ! Vous avez mon vote.
Pour le fun et le rire : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Cyrano · il y a
Félicitation pour cette qualification final.
Je vais me faire un plaisir de revoter.
Merci encore pour ce message.

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Thara · il y a
J'étais parti dans un délire de science-fiction, avec des aliens...Et, en fait ce n'était que les souvenirs d'un bébé.
Vous avez su remarquablement, donné le change, dans cette nouvelle bien écrite !

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Cyrano · il y a
Merci Thara pour ce sympathique commentaire.
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