Prison de verre

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Je suis enfermée depuis maintenant trois semaines. Je griffe des traits sur les parois de verre de ma cellule pour marquer l’écoulement des jours. Rien à faire à part cogiter et tourner en rond, encore et encore.
Je me sens dans l’antichambre de la mort. Condamnée alors que je n’ai pas été jugée et ne me reconnaît aucune faute majeure. Chaque jour une piqure, et chaque jour, la douleur augmente. Quel produit m’injectent ils donc ? Que se passe t-il dans la tête de mes bourreaux ? Pourquoi m’infliger cette souffrance ?
En attendant, j’interroge mon existence. A la manière de Tchouang-tseu : « Suis-je un homme rêvant d’être un papillon ou un papillon rêvant d’être un homme ? »
Je me méfie de mes perceptions, je me méfie de mon interprétation du réel. J’ai longtemps cru que la perception était une décision : nous voyons ce que nous choisissons de voir, entendons ce que nous voulons bien entendre et ne lisons que ce que nous acceptons de lire. Nous sélectionnons les informations mais nous les passons aussi au crible de notre interprétation.
Aujourd’hui à force de tourner en rond, j’ai affiné ma réflexion. La perception est une décision relative. Nous baignons dans un environnement qui nous conditionne. Nos sens sont limités. La vue perçante de l’aigle, le radar interne de la chauve souris, l’odorat de certains papillons font de l’homme un handicapé sensoriel. Il ne perçoit même pas les ultrasons !
Et en plus de cette sensibilité réduite, il s’est constitué un microcosme autour de lui, l’isolant encore davantage. Les villes en bétons, les modes, les traditions culturelles, les média, comme autant de filtres entre lui et le réel. Dans cet espace clos et limité, je lui reconnais malgré tout une fenêtre : l’art, l’imagination, la littérature. La capacité à voir ce qui n’existe pas semble le rapprocher de ce qui existe vraiment.
Les errances de ma pensée sont brutalement arrêtées par la présence de mes sensations.
Les odeurs de javel, de chlore, de produits chimiques me font tourner la tête. D’autant que je sais maintenant ce qui m’attend. Un homme en blouse blanche est passé de l’autre côté de ma cellule vitrée, suffisamment proche pour que je puisse discerner le texte inscrit sur son badge.
« Laboratoire Neutrogavon, Tests pour cosmétiques »
Je comprends mieux pourquoi je perds mes poils et pourquoi ma fourrure est devenue grisâtre.
Mon avenir est clair : euthanasie au CO2, décapitation, ou grill au micro-onde pour figer les cellules de mon cerveau.
Moi qui croyait benoîtement que les tests sur souris avaient disparus.
Bien bête, tiens.
Je suis du mauvais côté de la vitre.
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