3
min

Pris à son propre jeu.

13 lectures

1

L’Aérospatiale est la principale industrie de la région cannoise avec ses deux mille salariés et l’un des principaux centres de recherche du pays. Je suis, depuis quinze années, l’un de ses cadres supérieurs et, aujourd’hui, nominé pour accéder au poste si convoité de directeur général. Nous ne sommes plus que trois sur la ligne de départ mais étant le plus performant, et le plus jeune, je sais que mes chances sont des plus sérieuses, sauf retournement de dernière minute.
Aussi c’est sans la moindre appréhension que je me présente, à sa demande, auprès du président du conseil d’administration de la société. Ce que j’ignore c’est que je ne suis pas au bout de mes surprises.
- Prenez place, Pérez. Vous savez en quelle haute estime je vous tiens. Vous êtes mon favori pour le poste directorial, surtout par vos qualités professionnelles. Je me confie donc à vous en toute sérénité et j’espère que vous comprendrez ma démarche et ne vous en offusquerez pas. Vous avez mis au point certaines innovations remarquables du futur projet spatial. Or, et nous ignorons totalement de quelles manières, par quel cheminement, ces innovations sont parvenues aux américains et viennent d’être appliquées à leur propre projet. Je viens de l’apprendre par l’un de leur haut technicien qui nous tient informé régulièrement. Donc nous avons un espion dans notre division recherche.
- Je suis totalement stupéfait devant ce que vous m’affirmez, monsieur le président. Les plans de ces innovations n’ont jamais quitté le tiroir fermé à clef de mon bureau et je peux vous assurer qu’il n’a jamais été trafiqué.
- C’est pourtant la réalité. Quelqu’un de votre proche entourage, l’un des ingénieurs qui a collaboré à votre projet, s’est rendu coupable de cette trahison industrielle. Il y a eu des fuites et c’est à vous de les découvrir, puisqu’il s’agit de votre service, nous ferons ensuite le nécessaire. Je ne vous cache pas que c’est votre prochaine nomination qui est en jeu. Il s’agit là de l’un des incidents les plus graves que notre organisation a connu.
- Bien, monsieur le président, je vous livrerai la tête du coupable dans les plus brefs délais, soyez-en assuré et rassurez également les membres du conseil d’administration.
Ouf ! J’ai senti le boulet de canon passé très prés de ma tête et ce n’est pas le moment. Je vais trouver l’enfoiré qui nous double, qui me double, et lui faire sa fête.
J’établis la liste de ceux de mes collaborateurs qui ont accès quotidiennement à mon bureau et qui ont pu, lors d’une brève absence, copié la clef qui ferme le tiroir de mon meuble.
Après sélection il ne me reste que deux postulants à l’échafaud : René et Charles-Édouard sont mes favoris, mais comment déterminer avec certitude lequel des deux est le coupable ?
Réfléchir est l’une de mes occupations préférées, ne suis-je pas payé pour cette fonction ? Voyons, nous avons tous du mobilier de bureau identique, donc des serrures également identiques, seules les clés sont différentes forcément. Il a donc fallu qu’il se procure ma clé, mais comment ? Ou alors !
---o---
- Stéphanie, convoquez-moi Charles-Édouard et René, s’il vous plaît.
- Désolé, Marc, Charles-Édouard est absent, il a d’ailleurs laissé une lettre pour vous hier soir, avant de partir.
J’ai entre les mains la lettre de démission de mon collaborateur et c’est la preuve irréfutable qu’il était le responsable de ces fuites.
A 13 heures, hier, alors qu’il se rendait au restaurant d’entreprise avec René, j’ai interverti nos deux serrures. J’ai posé la mienne sur le tiroir de son bureau et mis la sienne sur le mien. Je suis parti tôt hier soir en laissant filtrer que j’avais mis au point un nouveau système susceptible d’améliorer considérablement le refroidissement de notre satellite, que ce serait une révolution et que je le leur expliquerai demain.
Comme je m’y attendais, le tiroir de mon bureau était ouvert ce matin, le coupable n’avait même pas pris la peine de le refermer, pourquoi faire d’ailleurs, puisque, à présent, il savait que je savais : n’avait-il pas pris connaissance de la lettre que j’avais laissé à l’intérieur de mon tiroir : « Les plans que tu es venu dérober pour les adresser aux américains sont des faux. Toi seul pouvais les prendre car seule ta clef pouvait ouvrir ce tiroir, puisqu’il s’agit de ta serrure. J’attends ta lettre de démission, sans indemnités, sur mon bureau demain matin à la première heure, dans ton intérêt si tu souhaites éviter des poursuites judiciaires. Je ne te souhaite pas la réussite dans ton nouveau job » signé Marc.
Le président du conseil d’administration allait se montrer extrêmement satisfait d’une enquête aussi rondement menée. Je sais que j’ai marqué un point décisif pour ma nomination. Je n’ai plus qu’à attendre mon heure.

1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Manuel Gomez-brufal
Manuel Gomez-brufal · il y a
Bonjour et merci pour vos commentaires, ils me font plaisir d'autant plus que ces nouvelles courtes n'ont pas été retenues. Très cordialement.
·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Très rusé !
J'aime beaucoup votre texte. Une belle écriture dynamique.

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

L’impact des gouttes sur le métal de mon clavier d’ordinateur me fascine. C’est vers elles que se concentre mon dernier regard avant de quitter ce monde. Quand j’ai reçu cet e-mail, ...