Présence invisible

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Je suis une grande lectrice depuis l'adolescence grâce au réalisme de l'oeuvre d'Émile Zola. Passionnée par les romans historiques et notamment la Renaissance italienne je m'adonne volontiers  [+]

A chaque fois qu’il en passe un à grande vitesse, je me délecte de son vrombissement et du violent souffle d’air qui me glace en hiver et me chauffe en été. Et puis, juste après, le silence pesant. Alors je les cherche, je les espère, je les imagine, ces nuisances sonores qui me sont si indispensables. Les pas précipités qui résonnent, les portes battantes qui s’entrechoquent, les cartes scannées qui teintent, les voix qui s’interpellent. Je savoure leur mélodie et ressens leurs vibrations. Présente mais invisible aux yeux des usagers, je suis une observatrice avertie et rien ne m’échappe.

En semaine, étudiants et actifs se mélangent dans un timing très précis. Ils courent, se touchent involontairement, s’excusent courtoisement. Parfois, ils me bousculent et je me sens exister au contact d’une chaussure, d’un sac, d’un tissu. Quand certains l’attrapent de justesse, d’autres le manquent de peu. Dans cette cacophonie, elle passerait presque inaperçue, comme moi, cette jeune femme très classe, brune aux yeux bleus, parée d’un discret maquillage. Chaque matin, elle arrive en avance, sereine et souriante. Elle patiente debout, à ma gauche, et monte toujours dans le même wagon.

Le week-end, moins sollicitée, j’accorde plus d’attention aux détails. C’est pendant cette courte période que je me fabrique mes plus inoubliables souvenirs. Comme cette petite fille qui pleurait après avoir lâchée son doudou qui avait l’air si triste. Tombé à terre, sa maman me l’avait jeté. Et ce chaton qui miaulait si fort qu’il m’avait fait sursauter. Enfermé dans sa boite, les doux câlins rassurants de son vieux maitre n’avaient pas eu raison de sa peur. Ou encore ce jeune homme mal voyant. Par inadvertance, il m’avait asséné une tape avec sa canne blanche pour finalement gravir avec aisance les deux hautes marches du train.

Le soir, on pourrait croire que tout s’endort alors qu’une journée nocturne commence. Mes petits amis les rongeurs sortent de leurs cachettes. Dans un brouhaha de couinements, ils pénètrent dans mon antre. Ils me chatouillent avec leurs petites pattes qui farfouillent avec tant de frénésie que je les soupçonne de le faire exprès. Ils ont jusqu’à l’aube pour profiter de mes réserves et je perçois distinctement les claquements de mâchoires et les bruits de succion qui traduisent leur entrain. Quand arrive l’agent d’entretien, ils se sauvent sur le quai opposé et disparaissent dans la végétation, pour mieux réapparaitre le soir même, insatiables.

Ces scènes animent le quotidien de la gare et rythment mon existence. Objet insignifiant et repoussant, je ne compte plus les coups de pieds et les chocs de projectiles intentionnellement mal lancés par les voyageurs. Tout comme les odeurs en tout genre et les sensations immondes de chaleur d’urines d’origines diverses. Sans oublier mon exposition aux phénomènes climatiques qui m’agressent sans que je puisse m’abriter. Mais heureusement, souvent spectatrice des belles émotions engendrées par les rendez-vous galants, les retrouvailles, et plus discrètement, espionne de l’intimité des gestes hésitants et des baisers défendus.

Encombrée en fin de journée, légère comme l’air le matin. Prisonnière de ce lieu, chevillée au sol depuis toujours, privée de tous mouvements. Au fil des années, ma couleur s’est ternie pendant que les coups et les rayures m’habillaient. Mais je les excuse tous, jeunes, vieux, chiens, volatiles et je leur pardonne tout, leurs maladresses, leur indifférence, leurs incivilités, leurs instincts. Les regarder, les écouter et les sentir était ma seule liberté. Maintenant que la gare a fermé, que le silence s’est installé et que la nature a repris ses droits, je les remercie de m’avoir permis d’accumuler tous ces souvenirs qui occupent mon esprit jamais endormi de vulgaire poubelle abandonnée.
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