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Prendre le train en marche

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Prijgany

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En fin de journée, comme affaiblie après une douzaine d'heures de dur labeur, la luminosité finit par décliner complètement, laissant à la pénombre le droit de s'exprimer.
Une nuit d'encre ce sept avril, qui put amener quelques égarés dans la campagne à penser que la petite gare s'était rapetissée sous le poids du soir, maintenue en vie par la faible lueur d'une vieille lampe à huile éclairant quelques mètres de quai et un peu moins de voie ferrée.
Rasant le sol, deux chauves-souris survolèrent un mulot sans le voir.

Vers cinq heures trente, une gigantesque main, comme enveloppée dans un gant blanc caoutchouteux, caressa champs et talus avant de s'en prendre à la petite gare.
Rien d'alarmant à vrai dire, puisqu'il ne s'agissait que de brume.

A six heures précise, une personne de noir vêtue, passa une porte à double battant, et se retrouva sur le quai, quasiment désert, car seule une charrette à bras servant à transporter les bagages des voyageurs le meublait.
Cette personne, un homme efflanqué, portait en plus de son âge deux grosses valises, chacune close par quatre serrures et deux lanières en cuir noir.
Après s'en être déchargé, il se plaqua contre le mur qui contribuait à soutenir la charpente en bois de la gare.
Une deuxième personnage pénétra sur le quai par la porte à double battant, suivie d'un adolescent portant un blouson rouge fluorescent. Ils ne semblaient pas se connaître.
Le premier homme ne daigna pas retenir l'un des battants de la porte, pour empêcher tout risque de provoquer la chute de l'autre. Il sembla ignorer cette présence derrière lui, faisant mine de ne pas se savoir suivi.

Les trois hommes à présent sur le quai se tenaient éloignés les uns des autres.
Deux jeunes femmes entrèrent à leur tour, puis trois hommes, à peine la trentaine. La première femme, très énergique, fit glisser la fermeture éclair de son sac de voyage, puis elle dégrafa sa jupe en coton bleu, ôta sa veste en toile d'un bleu délavé, son pull-over rouge, son chemisier rose en dentelle, et se retrouva très rapidement en tenue d'Eve frileuse, en Thermolactyl.
Elle enfila alors un survêtement rouge, troqua ses escarpins contre une paire de chaussures de sport, puis accomplit des mouvements d'assouplissements.
D'aucuns perçurent alors une succession de bruits spécifiques à l'ouverture de valises, et bientôt, tous se jetèrent tels des voraces sur les équipements qu'elles renfermaient. Des sons mélodieux de ferraille heurtant le ciment amplifièrent ce remue-ménage, un homme s'acharnant à insérer des poids de tailles différentes sur des barres de fer.
Inévitablement, l'un de ces poids roula jusqu'au bord du quai, avant de tomber un mètre plus bas, sur un rail.
Ce bruit métallique, épouvantable, massacra alors le silence qui figurait comme en suspension au-dessus des têtes. L'une des deux femmes, à moitié nue, ne put se retenir de crier : "Alors !" - la lettre "r" sembla traîner un bref instant dans l'espace, puis un frémissement gagna les six autres personnes, avant que tout le monde ne se décide à s'activer -.
Personne ne vit un retardataire muni d'une perche franchir la fameuse porte - une perche en fibre de verre identique à celle qu'utilisent les professionnels du saut à la perche -.


Maintenant tous portent survêtements ou justaucorps. Une femme fait tressauter sa queue de cheval en sautant à la corde, tandis qu'un homme étire les jambes en effectuant le grand écart. Un sprinteur en grande forme court à toute vitesse sur le quai. Un autre en maillot de corps, sur lequel une girafe à été cousue, réalise des sauts périlleux arrière, sans prendre d'élan. Le dernier arrivé prie devant une perche qu'il a posé contre le mur gris de la gare. La seconde femme, accroupie, martèle le sol à l'aide d'un burin et d'un marteau, pour y fixer des starting-blocks dirigés vers la voie. Le dos plaqué contre le mur, cet autre individu tâte ses cuisses et ses biceps de la main droite. L'adolescent longiligne calcule avec minutie ses marques, pour s'apprêter à s'élancer tel un as du saut en hauteur en direction de la voie. Le perchiste a cessé de prier ; il étale un peu de talc sur ses mains, tout en visionnant le rebord où il présentera sa perche en fibre de verre. Présentement, l'homme qui s'étirait se masse la nuque.

Le train ne s'arrête pas dans la petite gare aujourd'hui. Il ne stoppe jamais le mardi.
Il va la traverser à sept heures dix-huit exactement, soit dans quatre minutes.
Un silence pesant a remplacé les galops d'entraînement ; la mise en place est terminée.
La nuit ne va pas tarder à se faire grignoter par le jour.
Mais de cette aube à venir, tout le monde s'en fiche. Tous s'apprêtent maintenant à s'élancer en direction de la voie ferrée, tous d'une manière différente.
Un bruit sourd se révèle dans le lointain.
Il s'agit du train, qui a légèrement ralenti avant d'entamer un virage très prononcé.
La motrice ne se trouve plus qu'à six-cents mètres.
Elle va se pointer au bout de la ligne droite.
La petite gare rêve encore. La brume s'est légèrement dissipée.
La motrice, tel un énorme mille-pattes, vient de dévoiler sa tête impressionnante.
En ce moment même, les héros qui pour la première fois de leur vie vont prendre le train en marche, ne pensent plus, ne réfléchissent plus. Cinquante mètres... Quarante mètres... Trente mètres.... Les athlètes sont prêts.
Le train va passer. Une affaire de quelques secondes, même pas.
Sur le toit de la gare, une équipe de tournage chargée de recueillir les images pour l'embauche du meilleur cascadeur de ce long métrage "le train ne sifflera jamais", s'apprêtent à filmer l'entrée en gare des wagons de marchandises vidées de leur contenu.

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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec délice votre texte hautement intrigant, pastiche du train sifflera trois fois, Prijgany !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Thomas d'Arcadie · il y a
C'est un texte réellement brillant, Bravo !
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Jean Calbrix · il y a
On se demande bien ce que font tous ces gens sur le quai de la gare. Sont-ce des saltimbanques qui s'entrainent pour un prochain spectacle ? Et puis la caméra zoome arrière et l'on comprend que l'on a affaire au tournage d'un film avec comme titre humoristique " Le train ne sifflera jamais (trois fois !)". Bravo, Prijgany. Je clique sur j'aime.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Granydu57 · il y a
Un texte lu sur le tard, une surprenante histoire, belle réussite. Hors du commun l'idée des athlètes et du casting dans une gare à l'aspect fantomatique....Mais les idées Prijgany ne sont pas communes :-))
Il est presque possible de reprendre le début pour écrire sur le thème de "brume" en compet en ce moment.

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Lange Rostre · il y a
Tout le long du texte une ambiance surréaliste, puis une fin très possible. Surprenant.
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Marie · il y a
Original et bien tourné, enfin...bien mené !
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Francine Lambert · il y a
Une succession de scènes insolites défile sous nos yeux et met peu à peu le décor en place. Cela crée un climat étrange et fascinant à la fois, qui m'a intriguée jusqu'à cette chute totalement inattendue. J'ai beaucoup aimé votre manière originale d'aborder le thème, mes voix et à bientôt Prijgany !
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Prijgany · il y a
Merci vraiment Francine qui ne m'a pas roulé dans la farine là - vous savez, la farine Francine - ; comme je le disais à l'instant à Geny Montel, ce court-métrage m'aurait bien plu en le voyant la tv. A très bientôt.
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Francine Lambert · il y a
En effet j'y verrais bien un court métrage moi aussi !
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Francine Lambert · il y a
Oui un court métrage serait pas mal en effet !
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Geny Montel · il y a
Très intriguée, j'ai été fort surprise par la chute ! Bravo !
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Prijgany · il y a
Ma foi, je verrai bien ce texte transformé en court-métrage ; mais qui contacter à ce propos ??? Merci Geny de cette appréciation;
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Geny Montel · il y a
Peut-être une école de cinéma proche de chez vous... Avec plaisir Prijgany !
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Nualmel · il y a
On se doute assez rapidement qu'il y a un truc, quelque chose de spécial dans cette mise en scène. Mais avant la chute, pas moyen d'imaginer ce que cela peut être. J'ai même imaginé le pire ! (genre suicide collectif....). Je pensais plutôt au tournage d'un film, ou d'une sorte de flash mob.
Mais pas au tournage pour un casting de cascadeurs...
J'aime beaucoup le décalage entre cette belle écriture soignée et la scène un peu surréaliste. On ne sait pas très bien dès le départ dans quel temps on se situe, j'aime bien ça aussi.
Bref, j'ai aimé...

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Prijgany · il y a
Très grand merci Nualmel de ce commentaire ; oui, texte assez surprenant, débutant sous forme poétique, et puis l'arrivée de ces étranges athlètes... Il est bon parfois de sortir des sentiers battus.
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Miraje · il y a
J'ai adoré. Il y a du "Il était une fois dans l'ouest" dans cette tension progressive au fil de la narration...
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Prijgany · il y a
Oui, j'avais pensé à l'attaque d'indiens dans un train chargé de cow-boy ; bon je suis parti là-dessus.
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