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Prémisses

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Isdanitov

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Je refermai mon livre, médusé. Ainsi, ce bouquin confirmait-il ce que je ressentais confusément depuis toujours : l'un meurt, l'autre naît dans une volte incessante entre mourants et vivants.

Mais alors, de qui avais-je pris la place en ce jour qui me vit naître?

La question me hanta et, je n'eus de cesse de ce jour, de connaître l'identité du généreux donateur sorti du jeu afin que j'y entre. S'agissait-il d'un homme, s'agissait-il d'une femme ? Je brûlais de savoir.

Intrigué, je me mis à réfléchir.

Non, décidément, je ne voyais pas. J'avais beau tourner et retourner la question dans tous les sens, aucune personne de mon entourage proche ou lointain ne semblait m'avoir cédé le pas ce jour-là, m'offrant dans un élan d'une totale générosité, sa place parmi l'humanité avant de disparaître dans l'obscurité de la tombe comme j'apparaissais à la lumière du monde.

Les premières recherches que j'entrepris me conduisirent à l'hôpital où je vis le jour. Usant de stratagèmes, ruses et compromissions, j'eus finalement accès aux archives de cet établissement de soins. J'y passai des semaines entières, compulsant en catimini les données, service par service, jour après jour pour arriver à la conclusion que le solde de la balance entre les naissances et les décès dans l'hôpital était excédentaire, davantage de nourrissons naissaient que de grabataires ne mouraient. Il fallait que je me rende à l'évidence, j'apparaissais comme surnuméraire ! A vrai dire, je m'y attendais un peu, mon expérience de la vie m'ayant appris que les choses sont rarement simples.

Qu'à cela ne tienne.

J'entrepris alors des recherches similaires à un échelon plus large, transitant d'institutions hospitalières en institutions hospitalières et ainsi de suite jusqu'à ce que l'incroyable vérité se fasse jour : malgré des fluctuations aléatoires du solde de cette balance, davantage de gens naissaient qu'ils n'en décédaient ! Je parvins à établir que, rien qu'au niveau national, 18440 personnes très exactement cette année-là, se trouvaient dans le même cas que moi, statistiques officielles faisant foi.

L'horreur succéda à la stupeur !

Vivant sur Terre alors que personne ne m'y avait cédé sa place, je n'avais tout simplement aucune légitimité sur cette planète. Evoluant parmi les humains sans avoir été gratifié du don de vie j'errais depuis ma naissance dans un équivalent terrestre de ce que sont les limbes pour les enfants morts-nés. En proie à une émotion d'autant plus vive que ces chiffres donnent le vertige, je tentai de relativiser. D'autres que moi étaient concernés !

Comment se pouvait-il que la machine se soit à ce point emballée ? Qu'avions-nous fait ? Quelle monstruosité commise qui fût à ce point répréhensible que notre statut d'humain fût remis en question le jour même de notre naissance?

Projetant les données nationales à l'échelle de l'Europe entière, il apparut clairement que sur le continent, près d'un million d'individus, hommes et femmes confondus, partageaient le même destin. Nous étions donc près de six millions à l'échelle de la planète pour cette seule année de naissance ! Nous étions une nation complète à nous nourrir et à nous reproduire sans que la majorite des gens dans ce cas ne soient informés de la situation !

L'étaient-ils? Les questions se bousculaient à nouveau dans ma tête, m'emportant dans le plus effroyable des tourbillons. L'une d'elles, plus particulièrement, se revéla traumatisante.

Si notre corps ne possédait aucune légitimité à fouler notre Terre, qu'en était-il de notre âme?

Encore une fois je me mis à réfléchir.

Les données de base étaient claires, évoluant dans les limbes terrestres nous ne pouvions être que des sortes d'anges promis à errer indéfiniment dans cet état non défini. Nous étions tout simplement immortels !

Fort de cette conclusion j'entrepris de contacter mes semblables. Cela pris du temps.

Beaucoup de mes contemporains bien que clairement identifiés comme surnuméraires furent réticents à m'écouter et me claquèrent la porte au nez. Quelques uns, malgré tout, se montrèrent sensibles à mes arguments.

Peu en vérité.

Nous décidâmes alors d'oeuvrer pour le bien de notre communauté et le salut de chacun. Nous trouvions enfin les bases sur lesquelles nous appuyer afin de faire la démonstration de la légitimité notre existence. Nous ne pouvions rester inactifs. Il fallait nous faire connaître, nous devions faire valoir notre différence et faire entendre notre voix. Regroupés par cellules au travers du vaste monde, nous communiquions par les réseaux sociaux, appelant chacun à témoigner. De suggestions en suggestions, l'idée germa. Il suffisait de conscientiser l'humanité de notre présence par l'intermédiaire du Net.

L'organisation pris du temps.

Le temps d'identifier une volontaire.

Le temps de recueillir les fonds nécessaires auprès de généreux donateurs.

Le temps de faire couler une balle en or massif par un armurier qualifié et de nous procurer l'arme.

En tant qu'initiateur de la démarche je pris sur moi de remplir la mission sacrée qui consistait à démontrer notre immortalité en tirant une balle en or massif en pleine tête d'une jeune femme s'étant portée volontaire.

L'événement fut largement diffusé sur les réseaux sociaux au départ d'un endroit tenu secret.

Etrangement, au moment de l'impact, la tête de Sophie vola en éclat, provoquant un émoi sans précédent sur le Net.

Buzz assuré.

J'en restai pantois.

Ainsi, une jeune immortelle pouvait mourir si une balle d'or lui était tirée dans la tête.

Ils nous répondirent que nous étions fous.

Allez savoir...
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Jl Herrbé · il y a
L'existence est encore pleine de questions. Joliment illustré.
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Francine Lambert · il y a
Un récit qui nous interroge sur notre identité et notre légitimité à exister, c'est à la fois surprenant et débordant d'imagination bravo Isdanitov ! Quelques petites coquilles à corriger ( . . .à un "échellon" . . . Le "remps" de recueillir . . ."mourir" . . .) . . . à bientôt !
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Gérard Aubry · il y a
Tous les jours ,nous jouons tous à cette roulette russe en traversant la rue, en mangeant ce qu'il ne faut pas, en conduisant sans y penser. Surnuméraire? peut-être pas! Mais un peu fou, certainement! Où mène la psychologie! surnuméraire? Toi! Pas moi! C'est toujours l'autre! G.A. Vois "Mon rêve marin" même par mauvais temps , c(est plus calme! G.A.
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Atoutva · il y a
C'est la surpopulation qui nous tueras. Heureusement que nous ne sommes pas immortels. En tout cas, bravo pour l'imagination !
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Flore · il y a
Quelle imagination, rechercher ceux qui nous ont précéder dans notre famille n'est pas toujours simple, mais imaginer que l'on était un autre avant et essayer de retrouver qui ?,,, même Watson s(y perdrait quant à l'immortalité...
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Alban le Piaf · il y a
de l'humour noir
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Pierrotdu84 · il y a
J'en frissonne de peur : mort à l'immortalité, nom de Zeus !
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Philippe Barbier · il y a
Très bien
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Charles Dubruel · il y a
mes voix à l'auteur pour la qualité de son style et pour son imagination
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Didier Poussin · il y a
Destin bien étrange
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