Première cigarette

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Ecrit depuis toujours, irrégulièrement. Se raconte des histoires et adore quand d’autres les aiment. Auteur des recueils La plus jeune des frères Crimson (Quadrature 2018) et Il ne se passe  [+]

Image de Printemps 2020

S’il y a une chose qui est sûre, c’est que je ne me serais jamais mis à fumer si ce briquet ne m’était pas tombé entre les mains.

Gamin, ça me fascinait de voir Papa le manipuler. Il l’ouvrait, le refermait, faisant naître la flamme avant de l’étouffer. Clac. Le son clair, net, d’un parfait emboîtement mécanique. L’évocation de ce que chaque chose devrait être. Parfaitement conçue, infailliblement fonctionnelle, inusable, au point que ça frôlait la magie. Souvent, Papa allumait une cigarette à la flamme légèrement bleutée, tremblante, mais pas toujours. Fumera ? Fumera pas. Parfois, la cigarette était à ses lèvres, mais il n’en approchait pas la flamme. Il fermait le briquet et rangeait sa cigarette. Clac. Façon de dire que rien ne l’obligeait. Son choix à lui seul. Papa fumait beaucoup. Fumer faisait partie des choses qui le définissaient. Dans ces moments, sûrement qu’il avait l’illusion d’avoir le contrôle.
J’ai toujours rêvé de tenir ce briquet dans ma main. J’imaginais son poids, la tiédeur du métal poli, la façon dont ses arrêtes douces marqueraient les chairs tendres de ma paume. Je voulais moi aussi faire naître le feu d’un simple mouvement de mon pouce. Mais Papa emportait son briquet partout avec lui. Toujours fourré dans une de ses poches. Quand il sortait, mais à la maison également. J’inventais des stratagèmes pour le lui subtiliser. Juste une minute, une seule. Mais je ne suis jamais parvenu à mes fins. Sûrement que si je le lui avais demandé, il me l’aurait prêté. Il m’aurait mis en garde sur le risque de jouer avec le feu et m’aurait appris à m’en servir. Tu vois, Alain, comme ça… Mais quel aurait été l’intérêt, alors ? C’était une expérience que je devais faire seul. Un truc initiatique, sans doute, même si à l’époque j’étais bien incapable d’en seulement formuler l’idée.

Arrivé à l’adolescence, presque tous mes copains se sont mis à fumer en même temps. Tous une clope coincée entre les lèvres, alors que moi je repoussais les cigarettes qu’on me proposait. Le monde était différent, alors. Tout le monde fumait, partout. Dans les cafés, les boums, et même la cour du lycée. Un truc d’appartenance, un passage, pas vraiment une transgression vu que le troupeau c’était les fumeurs. Mais pas moi. C’était ma singularité. Peut-être mon snobisme, devaient penser certains. Un peu moqueuse, une copine du moment m’a un jour demandé, en faisant tomber ses cendres sur ma poitrine nue, si j’avais peur que la première cigarette, ce soit celle du condamné. Je l’ai fait taire en aspirant la fumée à l’ourlet de ses lèvres. Ce que je ne confiais à personne, c’était que ma première cigarette, je m’étais juré de l’allumer avec le briquet de mon père. Clac ! Le son serait clair et les brins de tabacs grésilleraient quand la flamme légèrement bleutée les caresserait en tremblant. Pour la plupart, mes copains utilisaient des Bics en plastique. Je trouvais ça vulgaire. Comment pouvait-on prendre du plaisir avec une cigarette allumée avec un truc à deux balles fait par séries de milles sur des chaînes robotisées, dont le destin était de finir au fond d’une poubelle ? Mieux valait encore des allumettes. Magiques, elles aussi, mais pas ma magie à moi.

Toute sa vie, Papa a allumé ses cigarettes avec ce briquet, sans qu’une seule fois je n’aie eu la chance de le tenir dans ma main. Il avait quarante-huit ans quand il est mort. Deux fois l’âge que j’avais alors. Je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser tandis que je le regardais, statue de cire grisâtre allongée dans une boîte en bois.
Maman avait fait un carton avec ce qu’elle ne voulait pas garder. C’est là que j’ai trouvé le briquet. Il était au milieu de clés orphelines, de vieux mouchoirs en tissus usés à la trame ou encore de journaux tachés par l’humidité. On pourrait dire que je l’ai trouvé par hasard, mais sérieusement, qui croirait à ce genre de hasard ? J’ai hésité quelques secondes, et je m’en suis saisi. Dans ma main, il était exactement comme je l’imaginais. Je l’ai ouvert, la flamme a surgi, puis je l’ai refermé et elle a été étouffée. J’ai recommencé. Clac. Tu vois, Alain, comme ça… Oui, sûrement qu’il aurait dit ça.
Maman m’a vu.
— Qu’est-ce que tu fais ? elle a presque crié.
— Je vais le garder, je lui ai répondu. Je crois bien que c’est le seul souvenir de lui que je veux vraiment garder.
Maman m’a dévisagé, incrédule.
— Tu es fou, elle m’a dit. C’est cette saleté qui l’a tué. J’aurais dû le lui arracher des mains il y a des années pour le jeter.
J’ai haussé les épaules. Elle avait sans doute raison.
— Je le prends quand même, j’ai dit, et elle a quitté la pièce.
Dans le carton j’ai aussi vu le paquet que Papa avait planqué dans les toilettes, sur la fin, alors j’en ai sorti une cigarette et je l’ai allumée avec son briquet.
C’était âcre. Ça ne me plaisait pas, mais j’ai continué à tirer sur la cigarette.
Tout en soufflant la fumée, j’ai à nouveau fait surgir la flamme. Clac. Je ne pouvais m’empêcher de la fixer. J’étais désormais son gardien. Ou peut-être son serviteur. Il m’appartenait de la maintenir en vie. J’ai tiré une nouvelle bouffée. À force de persévérance, j’allais finir par y prendre goût.
J’ai rangé le briquet dans ma poche et je suis sorti.
Je n’avais pas encore rencontré Léna, mais je me suis quand même demandé si dans vingt-quatre ans ma femme à son tour mettrait ce briquet dans le carton de ce qu’elle voudrait voir disparaître.

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Line Chatau · il y a
J'aime beaucoup ce texte qui mérite amplement sa nomination! Tout y est : le bruit du briquet, les odeurs, les couleurs, les saveurs. Cela donnerait presque envie de fumer! Vous n'auriez pas une cigarette à me passer? :-))
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Thierry,
J’ai bien aimé le fil rouge de votre texte qu’est la quête du briquet du père. Cela reflète bien le désir d’enfant de pourchasser ce qui nous fascine toute une vie, que ce soit dangereux ou non. Et puis, c’est plutôt bien écrit.
Je trouve cependant votre texte plutôt inégal, avec un début vraiment bien fluide et bien narré, toutes les scènes du passage du gamin et de l’adolescent admirablement bien racontées : on s’y croirait. Cependant, la mort du père, le dialogue et la fin m’a laissé un peu en dehors du récit, un peu trop sans prise, comme si plus rien ne comptait.
Je crois que j’aurai aimé un peu plus de personnalisation du briquet, ou bien une description plus poussée de la danse de la flamme sur la fin, comme une comparaison de la vie consumée.
Mes salutations,

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Thierry Covolo · il y a
Merci pour ce retour, ou plutôt cette analyse.
Pertinente.
Effectivement, jouer davantage sur la fascination de « la danse de la flamme », à la fin, aurait apporté davantage de corps à la nouvelle. Moins d’accord sur le reste, mais chacun sa lecture, sa sensibilité.
En tout cas, merci beaucoup pour le temps pris à l’analyse et au retour. Pour l’honnêteté de l’exercice.
Bonne journée

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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Thierry,
C'est avec grand plaisir - et courtoisie - que je me permets ce genre de commentaire/analyse.
Je ne suis pas bon pour juste balancer un "trop cool" sans donner un avis plus pousser ; surtout quand le texte me plait ;)
Et tout à fait d'accord avec vous : chacun sa sensibilité, sa volonté et son interprétation. Après tout, vous en êtes l'auteur !
Au plaisir de vous relire.
Mes salutations,

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Fabienne Maillebuau · il y a
j'arrive bien tard, mais toutes mes félicitations pour ce superbe texte, Thierry!
Je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/fille-de-lair-garcon-deau. Merci!

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Julien1965 · il y a
C’est très bien écrit. C’est un plaisir de vous lire...sur un thème qui m’est cher : le fameux briquet du père... je vous félicite !
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Thierry Covolo · il y a
Merci Julien
Il semblerait que vous soyez en train de faire le tour d’une partie de mes textes (et de les apprécier)
Pour me « suivre » plus largement, c’est ici :
https://www.facebook.com/thierry.ecrit

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M. Iraje · il y a
Bravo ! Pour une première cigarette, elle a fait un tabac !
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Thierry Covolo · il y a
Jolie formule, merci :)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations Thierry !
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Thierry Covolo · il y a
Merci Patricia
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Christian Pluche · il y a
Toutes mes félicitations Thierry ! Le cliquetis du Zippo dans la pénombre de la nuit...
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Thierry Covolo · il y a
Merci Christian
Clac !

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Chantal Sourire · il y a
Bravo, Thierry !
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Thierry Covolo · il y a
Merci Chantal
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Mireille Béranger · il y a
Cet excellent texte ne pouvait que figurer parmi les lauréats (sélection Jury). Je suis ravie.
Toutes mes félicitations, Thierry !

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Thierry Covolo · il y a
Merci Mireille
Fier de retrouver les rangs des lauréats
(Même à la 7ème fois on ne s’en lasse pas)

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Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
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Thierry Covolo · il y a
Remerciements tardifs mais sincères :)
https://www.facebook.com/thierry.ecrit

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