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Premier vol

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FINALISTE
Sélection Jury

Pour mon premier vol, je suis hyper motivée. A l’aube de cette belle matinée, je trépigne d’impatience. Le soleil somnole encore derrière son abri de montagnes et la campagne environnante n’a toujours pas retirée son manteau de givre... c’est magnifique ! En admirant le paysage, un frisson me traverse. Est-ce les conséquences de mon réveil matinal ou bien l’assaut du froid, je n’en ai aucune idée. Mon seul moteur est de réussir ce premier vol. C’est grisant ! Charles Lindbergh a t’il ressenti la même excitation il y a quatre-vingt-dix ans ?

Aventurière solitaire, comme mes aînés, je me dois d’affronter seule ce rituel transmis de génération en génération. Je suis nerveuse. Je n’ai jamais fait de mal à une mouche. Et si je me retrouvais dans une situation délicate ? Je n’ai que dix-neuf jours pour réussir et briller aux yeux de ceux de mon espèce... alors les pensées négatives ne me briseront pas les ailes... je m’élance !

Au bout du chemin, le domaine est splendide ! Je survole la rue, puis le jardin endormi. Heureusement, il n’y a personne à cette heure matinale. On n’entend même pas une mouche voler. La maison est majestueuse. En remontant sa face nord, une bourrasque me colle soudain au mur. Ce n’est quand même pas une petite gifle de vent glacé qui va m’arrêter ? Ça bourdonne dans mes oreilles. Je m’accroche. Un rapide tour de la propriété. Les volets sont clos. Aucune inquiétude, il me suffit d’un tout petit interstice pour pénétrer ce sanctuaire. Quelques minutes d’exploration supplémentaires et je trouve finalement la faille.
Le froid glacial fait enfin place à une exquise chaleur. Le contraste est saisissant. Une savoureuse torpeur m’envahit mais il ne faut pas traîner. Poser mes balises dans ce territoire inconnu. Et faire mouche du premier coup.

La pièce est plongée dans le noir. Tous mes sens sont en alerte. Une lumière diffuse dans la pièce voisine m’attire. Je suis mon instinct et découvre un petit paradis en guise de salon. Des éclairages encastrés dans le sol balisent mon chemin jusqu’à une banquette immaculée. Elle ressemble à une banquise égayée de coussins colorés. Je la survole du regard. Elle dégage une forte odeur de cuir neuf. La table basse est imposante, mais sa surface laquée n’accroche pas mon attention. Celle-ci a d’ores et déjà été happée par la splendeur d’un tableau singulier qui trône au milieu du mur. Une représentation audacieuse de la caravelle de Christophe Colomb. La signature au bas de l’œuvre m’est inconnue, mais la maîtrise de cette multitude de petits carrés qui composent la peinture me laisse sans voix. Je me pose un instant sur le sol pour contempler l’œuvre. Les bouclettes aux couleurs flamboyantes du tapis sont assorties aux coussins, son toucher est soyeux et le tableau magnifique. Il y a un quelque chose de néo-impressionniste dans la décoration. Le propriétaire des lieux a du goût ! Tout à coup de légers bruits de pas me rappellent à la réalité. Une ombre a obscurci un instant mon champ de vision. La maison n’est peut-être pas aussi vide que je le croyais ? Je retiens ma respiration. Je reste à l’affût jusqu’à ce qu’un miaulement étouffé me rassure.

Il est grand temps de reprendre mes esprits et de me concentrer sur ce vol. En passant devant la salle-de-bain, une fragrance entêtante m’incommode brièvement. J’en suis certaine, il n’y aura rien d’intéressant ici. Sans bruit, je poursuis mon périple jusqu’à la cuisine. Les parfums encore. Mais ceux-ci sont plus suaves. Les spots à led du faux plafond attirent mon regard. Ils encastrent vraiment tout ici ! Mais quelle cloison recèle du véritable coffre-fort ?

Un vrombissement caractéristique rompt soudain le silence : Une cafetière vient de se déclencher. La demeure est habitée ! Zut ! Il va falloir être prudente et faire vite. Dans ma précipitation j’évite de justesse un plateau préparé sur le plan de travail. Il y a une odeur de papier journal. Une tasse est posée sur sa soucoupe. Un morceau de sucre roux me défie de son effluve. Rien de tel qu’un petit coup de fouet pour me redonner du courage. A peine ai-je posé mon dévolu sur le morceau édulcoré que le journal décolle et qu’une rafale de vent chaud me déséquilibre. Un claquement sec résonne, perturbant l’air de la cuisine. Mon cœur s’affole et mon corps s’agite. Un nouveau claquement retentit suivi de cette vibration dans l’air que je ne sais toujours pas définir. Je doute de parvenir à maitriser mon vol. Puis le calme revient. Est-ce que ma qualité de « monte en l’air » pourra me protéger ? Je prends de la hauteur alors qu’une frénésie s’empare du sol. Des pas oppressants s’agitent maintenant sur le carrelage. Je suis partagée entre l’idée de fuir et celle d’aller au bout de mon forfait. Si je ne ramène rien, ma réputation en sera entachée à jamais. Mais si je me fais prendre, c’est peut-être à la une du journal que je finirai. Ai-je vraiment le choix ? Alors je reprends courage et mon envol suicidaire. Il faut indubitablement me mettre à couvert. Je trouve un coin sombre pour me cacher et me plaque au mur pour éviter la confrontation. Tout à coup, une lumière crue révèle mon ombre terrifiée sur le revêtement éthéré de la cuisine. Une nouvelle turbulence me contraint à décamper. Des cris se mêlent aux gesticulations. Je n’ai plus aucun repère au milieu de ce cataclysme. J’ai peur et je suis épuisée. Tout se brouille dans mon esprit. Les senteurs, les bruits, l’embrasement de la situation... et ce tableau... magnifique caléidoscope resté dans le salon. Quel piètre explorateur ai-je été ce matin ! Dans un dernier sursaut de vie, je tente un baroud d’honneur au pied de la tasse à café. Une ombre infâme et fulgurante s’abat alors sur moi. Elle est définitivement plus rapide et fait mouche !

Il n’y aura pas un seul gros titre dans le journal. Même pas un encart. Juste un insecte aux ailes brisées écrasé... à la une du papier froissé.

PRIX

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Subtropiko · il y a
Fine mouche... mais pas assez pour éviter le journal fatal !
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Anh SN · il y a
Un récit prenant et joliment écrit. Mes 5 votes pour cette exploratrice qui n'a su résister aux tentations! :)
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Thara · il y a
Un premier vol qui ne lui a pas porté chance, pauvre bestiole placardée sans encart à la une.
+ 5 votes !

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Véronique Rolland · il y a
Merci Thara !
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Hellogoodbye · il y a
écriture énergique et suspense jusqu'au bout pour un texte tout en mouvement ! je vote
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Véronique Rolland · il y a
Merci Hellogoodbye ! Un commentaire qui motive à aller de l'avant ! ;0)
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Bruno Teyrac · il y a
Elle a vécu ce que vivent les mouches... Une fin percutante ;-) A mon avis, elle ne l'a pas volé, et pourtant je ne ferais pas de mal à une mouche, quoique...
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Véronique Rolland · il y a
Merci beaucoup Bruno63 ! Superbe commentaire... Finesse et jeux de mots... j'adore !
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Christophe P. · il y a
Mon revote. Bonne chance.
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Véronique Rolland · il y a
C'est très gentil à vous Cristobal, Merci !
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Gardettes · il y a
très surprenant dernier voyage, je vote !
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Véronique Rolland · il y a
Merci Gardettes !
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour,
J’ai voté, mais à contrecœur, sans paraphraser après avoir « exploré » votre texte...
Ce système d’évaluation ne me plait guère, dans la mesure où, sans jeu de mots, il ne retrace pas la vraie valeur des auteurs. Certes, certains méritent des encouragements, et d’autres quelques conseils avisés s’ils sont entendus sans ressentir pour autant une quelconque offense.
Il est dommage que les commentaires ainsi que les lectures ne soient pas comptabilisés pour définir la réelle qualité d’une œuvre, ne serait-ce que par respect pour l’écrivain qui a travaillé avec ses entrailles comme je le fais.
Excellente journée.
Bonnes fêtes de fin d’année à vous ainsi qu’à tous ceux qui vous sont chers.
Je pense que nous n’aurons plus l’occasion de nous croiser, du moins ici.
Filo, comme philosophie de vie...

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Véronique Rolland · il y a
Bonsoir Filo.
Merci pour votre vote... dommage que ce soit à contrecœur... car j'aurais préféré savoir ce que vous pensiez de ma petite histoire ! ;0(

Le système de vote n'avantage effectivement pas les "lecteurs-auteurs" sincères qui prennent le temps de lire les textes et d'être honnêtes dans leurs commentaires comme dans leurs votes. Les copier-coller de "commentaires bateaux" qui permettent à certains d'obtenir un grand nombre de votes devraient peut-être interpeller le Comité d’Édition... mais je n'y peux malheureusement rien... à part choisir de renoncer à un concept de diffusion des écrits amateurs que je trouvais intéressant (Le site de Short Édition lui même et ses bornes de lectures)
La modération des réseaux sociaux est un travail difficile et ingrat... Il n'y a pas de système... et encore moins d'humains parfaits.

Dommage que ce site qui devrait logiquement être un lieu d'échange et de partage vous ait autant déçu.
Bonnes fêtes de fin d'année à vous aussi.

Véronique

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Utilisateur désactivé · il y a
Vous avez tout compris, ou presque...
Je n’ai pas voté pour votre œuvre à contrecœur, c’est le système qui ne prend pas en compte les bonnes et mauvaises critiques qui me fait voter à contrecœur.
Joyeux Noël à vous ainsi qu’à tous ceux que vous aimez.
Filo.

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Kimos · il y a
Extra
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Véronique Rolland · il y a
Merci Kimos !
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