Premier rasage

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J’aime jouer avec les mots et les sonorités. Depuis quelques années mes écrits sont passés de l'ombre des tiroirs à la lumière du web. Mes personnages n’attendent plus que vous (et moi  [+]

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Maman me répète tout le temps que je suis grand maintenant. J’ai neuf ans et j’ai décidé de passer à l’acte. Pendant plusieurs jours j’ai observé mon père. Assis sur le bord de la baignoire je ne perds rien de ses gestes. Et quand il sort de la salle de bain, je prends sa place devant la glace et imite les mouvements que j’ai mémorisés : moue vers la gauche, moue vers la droite, je manie avec dextérité un rasoir imaginaire. Et puis un jour je suis prêt. Il est mercredi, 15 heures. Je prends la bombe de mousse à raser et en mets au creux de ma main, bien trop. J’étale ce que je peux sur ma figure et en laisse plein dans le lavabo. Je m’empare du rasoir de papa et l’approche de ma joue. Ma main tremble. Je ferme les yeux et fais défiler dans ma tête les gestes enregistrés, répétés. Je me regarde droit dans les yeux, me défie « même pas peur ». Sans plus d’hésitation, je pose la lame sur ma joue et entame un mouvement ferme vers le bas. La mousse devient rouge. Je hurle. Ma mère accourt. Elle hurle. Elle attrape une serviette et une suée.

Nous sommes à l’hôpital. J’ai mal. Sept points de suture plus tard, nous rentrons. À peine passé le pas de la porte, ma mère me gronde, me console, me cajole : t’as mal ? Ça t’apprendras, mais qu’est-ce qui t’a pris, tu souffres mon pauvre chéri, tu veux un chocolat chaud ? Tu mériterais d’être puni, fais-moi un câlin. » Je suis un peu perdu, mais c’est si bon d’être dans les bras de maman. Elle se détache, s’accroupit. Elle a l’air grave :
— Eliot chéri, promets-moi de ne plus jamais recommencer.
Je sursaute.
— Ne plus jamais me raser ? Mais quand est-ce que je serai un homme ?
Ma mère me caresse la joue, l’autre.
— Pas avant tes 14 ans.
Je grimace et négocie :
— Treize.
— Tu promets ?
J’accepte du bout des lèvres. Maman semble soulagée.

Aujourd’hui j’ai 13 ans. Papa me propose que nous nous rasions ensemble. Je sais que c’est à cause de maman. Je les ai entendus parler, papa disait que je n’avais qu’une ombre de duvet, maman a insisté, papa a cédé.
Nous sommes tous les deux devant le miroir, torse nu car c’est comme ça que les hommes se rasent. Ma mère est appuyée contre le chambranle et nous regarde, l’œil humide. Mon père la déloge et ferme la porte. Nous n’avons pas besoin de spectateur.
— Prêt ?
Je hoche vigoureusement la tête.
— Fils, il faut que tu saches quelque chose d’important.
J’ouvre grand les yeux pour lui montrer qu’il a toute mon attention.
— Aujourd’hui tu es fier de te raser, mais sache que dans quinze ans ça te rasera de devoir le faire tous les jours.
Et il éclate de rire. Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle. Il reprend son sérieux et m’explique qu’il faut être doux et précis dans son geste, sinon… Il passe le pouce sur ma joue, là où se voit encore ma cicatrice. Il me donne un rasoir droit sans lame et je mime l’action, plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il estime que je peux me raser sans me blesser. Il met une lame dans mon rasoir et me le tend, un peu anxieux :
— Fils, fais attention car je dois répondre de ton intégrité physique devant ta mère. Ce rasoir est le tien. Tu n’empruntes pas celui d’un autre, tu ne prêtes pas le tien. Un rasoir, c’est comme une brosse à dents ou une voiture, c’est personnel.
J’acquiesce, même si on a qu’une voiture à la maison et que c’est maman qui la conduit le plus souvent. Papa va travailler en scooter.
Nous humidifions nos visages, étalons une couche généreuse de mousse. Nous échangeons un regard viril par miroir interposé. Nous synchronisons nos gestes, commençons par la joue droite, puis la gauche, le menton. Entre chaque mouvement, nous rinçons le rasoir. Puis nous levons le menton et en totale confiance rasons le cou. Nous ôtons l’excédent de mousse. Mon père saisit la bouteille d’after-shave et en verse dans mes mains. Nous tapotons nos joues. Ça pique mais je ne dis rien. Mon père sourit. Sa barbe et moustache naissantes ont disparu. Mes joues sont juste un peu plus rouges. Un feu mâle me mange la figure. Je bombe le torse. C’est fini. Mon père me donne l’accolade. Je sors de la salle de bain en courant et en criant : « Maman, maman, ça y est je me suis rasé ! J’ai la peau aussi douce que celle d’un bébé ! »
Derrière moi j’entends mon père exploser de rire.
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