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Premier jour de mer

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Caroline1981

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Septembre 1952.
J’avais désormais l’âge requis, quinze ans ! C’était à mon tour de partir à bord du Mary-Read, pour trois mois, remplacer mon frère emporté par Arawn, le dieu de l’au-delà. J’avais un compte à régler avec l’océan qui avait gardé à jamais son corps. L’épais brouillard avait stoppé les recherches des marins pour retrouver sa dépouille. Les vagues n’avaient pas rapporté le fils au village ou sur quelque plage de l’Atlantique Nord. L’océan avait épargné la vue d’un visage bleui, ramolli, gâché par l’asphyxie et le séjour prolongé dans l’eau salée. Ma mère pouvait toujours rêver de lui serti d’une couronne blonde bouclée, toujours animé d’un large sourire, des yeux bleus clairs rieurs rappelant la courte existence de l’azur de l’océan calme, reflet du ciel clément d’été. Depuis, la brume était partout dans notre foyer. Elle habitait la tête et le cœur de ma mère, avait emporté les mots de ma jeune sœur muette depuis lors, aveuglait mon père qui repartait malgré tout pêcher avec moi. Elle m’empêchait de croire en l’avenir.
Le matin du départ, tout le village était réuni sur la plage au pied du Mary-Read décoré de guirlandes, de fanions colorés, une croix attachée en haut du mât. Les vieillards usés, les mères recueillies, les jeunes femmes résignées et les enfants silencieux étaient venus souhaiter bonne chance aux gaillards regroupés autour de la coque. Le prêtre avait béni bateau et matelots puis nous avait souhaité une bonne pêche. La brume épaisse accompagnait nos pas vers le chalutier. Nous devinions la proximité de l’océan grâce aux remous des vagues et au relent d’air iodé. Le voile opalin nous revêtait d’un manteau glacé d’humidité. Transis, grelottants comme si le vent avait pactisé avec les frimas pour nous garantir un réveil des plus saisissants. Les fanions du bateau étaient à peine visibles malgré leurs couleurs criardes mais se soumettant aux cadences infernales du vent ils faisaient un vacarme assourdissant. Mes yeux cherchaient une dernière fois le regard de ma mère qui tentait de cacher ses larmes. Elle me remit mon sac et son mouchoir dans lequel elle avait emballé quelque chose. La bonne brise et l’humidité m’offrirent le parfum de ma mère provenant du tissu brodé qui conservait le présent ; un mélange de fleurs blanches et de violette.
« Tu l’ouvriras quand tu seras à bord. Promets-moi d’être prudent. »
Sa voix ferme et sèche contrastait avec son corps frêle. Elle caressa une dernière fois mon visage et tourna soudainement le dos pour dissimuler ses pleurs devenus trop lourds. Ma jeune sœur en profita pour m’étreindre une dernière fois et le vent fit danser nos cheveux qui s’entremêlaient joyeusement ; ce jeu fut bref et il fallut y mettre un terme. Je quittais la chaleur des corps féminins pour rejoindre anciens camarades de classe, voisins... mais aussi mon père. Puis ce fut le silence des adieux, le sifflement de la brise, le remous des vagues et les pleurs des goélands.
Nous partîmes. La brume sembla se lever comme pour nous saluer et nous laisser le temps d’admirer une fois encore le drapé des falaises de Dùn Angus. On eût dit qu’un géant les avait sculptées. Ce spectacle saisissant me fit penser aux soirées joyeuses de jadis, lorsque mon père nous contait au coin du feu l’histoire de Finn Mac Cool, guerrier gigantesque et redoutable qui incessamment insulté par le géant écossais Benandonner construisit un chemin de pierre pour traverser la mer. La vapeur blanchâtre finit par envelopper le pied des falaises. Un cri aigu retentit mais je ne compris pas d’où il provenait. Etait-ce l’œuvre d’une banshee, une messagère de mort ? Qui allait mourir cette fois-ci ? Instinctivement, nous nous regroupâmes autour du mât, pétrifiés par l’appel. Je serrais très fort le mouchoir de ma mère et à son contact, je pris conscience de la rigidité de l’objet caché à l’intérieur. J’appréciais ses formes et contours. Je finis par déplier le linge pour découvrir une jolie croix nimbée en argent : le centre de la croix était évidé par un cercle interrompu par deux mains offrant un cœur couronné. Des nœuds formant trois boucles égales ornaient la partie supérieure et les deux côtés latéraux de la croix. Ces nœuds se complexifiaient dans la partie inférieure pour former des poissons entrelacés. Au dos de la croix, je pouvais distinguer plusieurs inscriptions : oileán Árann, soit « îles d’Aran » en gaélique et DEIRDRE, référence à une héroïne irlandaise dont le nom signifiait « Douleur ». Je fus soudain surpris par le mouvement du bateau qui tanguait violemment.
Le brouillard nous enfermait dans un cocon de ouate. Le bateau avançait au gré des vagues, à l’aveugle, et nous priions pour ne pas percuter un rocher ou rencontrer un autre bateau. L’air froid et humide brûlait nos gorges et nous tentions de retenir nos souffles pour atténuer notre souffrance. J’entendais mon père réciter tout bas une prière.
La croix, toujours dans ma main, me réchauffait un peu et me donnait quelque courage pour espérer un peu. Soudain nous entendîmes un bruit sourd et nous fûmes secoués par un violent mouvement de va-et-vient ; nous comprîmes que la coque avait subi un impact. Le choc fut si brutal que deux d’entre nous passèrent par-dessus bord. Nous nous précipitâmes pour tenter de secourir nos camarades mais nous ne pouvions distinguer leurs corps. Bien que nous ne vissions rien, le bateau bougea de nouveau, dans le sens inverse, faisant choir la plupart des pêcheurs et certains furent même assommés par le bôme. Nos pieds baignèrent dans l’eau salée et le sang des blessés. J’étais transi et complètement trempé.
Le vent et le dieu marin Lir testaient notre équilibre ; j’avais pris le parti de m’asseoir à l’arrière, près de la barre. J’entendis fredonner une complainte derrière moi. En me retournant, j’aperçus une longue chevelure recouvrant le rebord du plateau arrière du bateau. Je tentais de me lever pour apercevoir d’un peu plus près l’intrus mais le bateau repris ses à-coups effrénés. La voix que je devinais à peine me semblait féminine, douce et mélodieuse. J’essayais encore et la créature était désormais face à moi, enveloppée d’un halo brumeux. De larges tresses brunes encadraient son fin visage. Ses yeux lapis-lazuli me fixaient avidement. J’eus l’impression qu’elle était entrée dans ma tête et lisait mes plus intimes pensées. Elle esquissa un sourire vermeil ; ses cheveux tantôt ondulés tantôt nattés cachaient une partie de son buste nu et sa queue de sirène. Je ne pus dire un mot tant j’étais saisi par la beauté de cette créature qui profita de ma gaucherie pour s’emparer de ma croix qu’elle frotta de ses mèches ondulées laissant briller les lettres composant les inscriptions... L’une d’elle semblait partiellement effacée et l’on ne pouvait y lire que EIR et plus loin E. Le bateau reprit sa danse et j’eus le temps de récupérer mon pendentif touchant la main glacée et mouillée de la sirène. Le bijou glissa de ma main tandis que la belle inconnue s’enfuyait dans les airs en m’adressant un dernier sourire : « Eochaidh, je resterai toujours dans tes rêves ».
J’entendis des voix lointaines. Tout était flou autour de moi. Je crus voir une nuée d’yeux bleus outre-mer, comme ceux de mon enjôleuse. Cette nuée dansait. Je sentis un goût aigre et salé dans ma bouche et progressivement chaque membre de mon corps qui tremblait. J’avais du mal à respirer. De l’eau semblait coincée dans ma gorge et mon nez. Peu à peu, les voix se rapprochaient et se faisaient plus nettes ; des visages blêmes aux traits tirés remplaçaient l’armée d’yeux. Une voix rauque me parvint : « Eochaidh, la chance du débutant ! Tu l’as échappé belle. On voyait rien avec cette satanée purée de pois. Encore quelques minutes et la mer t’emportait... comme ton frère ! » Ma poitrine était douloureuse à chaque respiration comme si on m’y enfonçait des pieux. J’y portais ma main mais la voix m’interrompit : « Ne touche pas Eochaid, une poulie t’a heurtée de plein fouet. » Je pris ma croix,... tailladée.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Caroline1981 · il y a
Merci beaucoup, je pars à la rencontre du petit Poucet...
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Maour · il y a
Vous avez les voix de mon Petit Poucet qui attend de faire votre connaissance :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
À bientôt!

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Caroline1981 · il y a
Merci à vous pour votre avis.
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Caroline1981 · il y a
Merci à vous.
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Pascal Depresle · il y a
Un conte qui mérite qu'on le soutienne. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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Caroline1981 · il y a
Merci à vous. Je ne manquerai pas de vous lire.
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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes sincères encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Caroline1981 · il y a
Merci à vous. A mon tour de vous lire ...
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