Premier de corvée

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Printemps 2021

C’est toujours la même histoire, sous le coup de l’émotion, l’Homme est prêt à renverser la table de ses préjugés, il jure de raser les montagnes de bêtises et rêve d’un monde enrubanné de rose. Mais quand il retombe sur ses pieds, il oublie ses résolutions au goût de miel.

Mouloud vient de prendre son service. À son uniforme vert et jaune, il doit ajouter le masque et la visière, ses lunettes de protection plus une paire de gants hermétiques. Du bout des doigts, les riverains déversent n’importe quoi dans les poubelles, ils s’allègent de leurs détritus, étrangers à ceux qui, dans l’ombre du petit matin, les en libèrent. Pourvu que leur vie rutile de mille feux.
Mouloud s’applique à sa tâche, il a quatre bouches à nourrir, Zina et ses trois petits, ses amours, son âme. Son chef est sévère, alors il s’est levé bien avant le soleil, attentif à ne pas déranger la tribu endormie, ses fils s’agiteront bien assez tôt et Zina fatigue à couver l’enfant à naître. Ils espèrent une fille, au teint cuivré, les yeux en amande, ils n’ont pas encore choisi le prénom.
La tournée est pénible, la chaleur a pris ses quartiers d’été, une touffeur humide rehausse les remugles de la benne. Il saute sur le marchepied, un éclair irradie son dos, cent fois il répète le même geste, torsion des vertèbres et le feu qui brûle ses reins. Mouloud serre les dents, il pense aux courbes de Zina et la douleur s’envole.
Il oublie les ordures que le rouleau métallique avale dans un vacarme de fanfare, les déchets engloutis par les étaux affamés. Il est habité par le devoir : offrir une ville propre au citoyen qui s’éveille. Parfois, il en parle avec ses frères éboueurs, sa troisième famille si l’on compte la vraie, et celle restée au pays à qui il envoie ce qu’il peut. Ce sont ses camarades de labeur, sueur au front et dans leurs yeux les larmes de l’exil quand ils évoquent là-bas la mer ourlée d’écume et les baobabs ventrus, les trilles des calaos à l’heure où le soleil enflamme les cieux. Alors ils chassent les pensées qui font mal et racontent leur fierté d’ici, les bras qui gagnent le pain, le sentiment d’être utile. Transparents au passant qui les ignore, il arrive qu’un regard appuyé, une parole teintée de mépris les blesse au plus profond, alors ils se disent que sans eux, la cité ressemblerait à une décharge béante aux relents fétides, grouillante de vermine. Ils sont un maillon de la chaîne, garants de la santé de tous, et s’ils n’ont pas les mots pour le dire, ils se comprennent.
La tournée s’achève, ils ont bien travaillé, ramassant les masques qui les narguent et les mouchoirs à tout vent. Mouloud redouble de vigilance ; il ne veut pas rapporter cette saleté de maladie à la maison. Bientôt, il passera sous la douche, se débarrasser de la puanteur, mélange de pourriture et de fange, il veut sentir bon quand il rejoint son foyer, embrasser Zina avant qu’à son tour elle ne parte récurer la crasse des autres.
Le camion passe devant le bar des trois dauphins, il reste une seule avenue à délester de ses fatras. Ce matin, le soleil règne en maître, l’air chargé de miasmes s’appesantit sur les épaules lasses. Mouloud éponge son front d’un revers de manche. La sueur coule le long de la colonne vertébrale, les souliers lourds au pied comprimé et l’estomac vide, Mouloud n’a pas pris le temps de déjeuner.
Un riverain franchit le seuil d’un immeuble cossu, c’est un monsieur bien mis, il porte un cartable de cuir à la main. Ils se sont déjà aperçus à l’angle de cette rue, deux habitués, chacun à sa façon, et le monsieur soulève le bras en signe de reconnaissance. Mouloud respire mal sous les protections de plastique. Bien sûr, il connaît la chaleur, celle du pays, sèche et poussiéreuse, quand l’alizée caracole sur la sente de sable gris, rien à voir avec le four du béton et la moiteur qui oppresse.
Le monsieur élégant s’approche de Mouloud au bord du malaise, il lui offre une orangeade, le café est à deux pas. Mouloud ne se sent vraiment pas bien, il accepte, un pauvre sourire étire ses lèvres exsangues. Encore tout étonné, il remercie avant de reprendre son service pour le dernier quart d’heure. Le camion démarre, les pneus collent au bitume amolli, senteurs de caoutchouc et de goudron fondu.
Il ne saura jamais qui l’a dénoncé, mais la semaine suivante, Mouloud, le héros des jours sombres, le premier de corvée adulé au cœur du cyclone, applaudi parfois par ceux-là mêmes qui ne le voient plus, Mouloud le demi-dieu reçoit une lettre bleue, un courrier de licenciement pour faute grave, abandon de service.

Mais ce n’est pas toujours la même histoire, certains contes finissent bien. Le monsieur au cartable de cuir aime à défendre les petits, les sans-grades. Il est avocat et déteste le silence.

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Keith Simmonds · il y a
Un bel hommage à tous ceux qui font leurs devoirs sans être vus !
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De margotin · il y a
J'adore
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Mireille Giles · il y a
Ah oui alors! " J'aime cette oeuvre et je la partage"!!!!
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Chantal Sourire · il y a
Merci Mireille et bon dimanche !
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christine A · il y a
Bravo pour cet hommage aux Invisibles . Je prends toujours un grand plaisir à lire vos textes.
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Chantal Sourire · il y a
Merci beaucoup, Christine !
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Constance Delange · il y a
A tous ceux qui oeuvrent dans l'ombre, merci pour eux
bravo

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Alauda D. · il y a
Une histoire édifiante... à la conclusion pleine d'espoir. Bravo !
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Chan Jau · il y a
Mon soutien pour (Premier de corvée)!
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Jo Kummer · il y a
Le combat d'un avocat! Chantal a bien de la chance!
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Fleur A. · il y a
Une histoire qui parlent de ceux que l'on ne voit pas...
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Albert Lefroy · il y a
Et voilà ! Vous êtes contente de vous ?
ça y est, je suis triste !

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Chantal Sourire · il y a
Désolée...Et merci !

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