Premier coup

il y a
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C'est peut-être parce que quand je n'étais encore qu'un embryon mes parents m'ont surnommée "La virgule"... peut-être aussi que ça n'a rien à voir. Ce dont je suis sûre, c'est que si je n'ai  [+]

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Ne pas faire de bruit. Ne pas faire de bruit. Ne pas faire de bruit. « BING ! »
« -Qu'est-ce que t'as foutu ?
-Je crois que j'ai buté dans un bidon d'huile...
-Tu pouvais pas savoir... ça ne fait que 16 ans qu'on vient passer nos journées ici ! »
Val m'a regardé d'un air blasé, l'air du « petit-frère-qui-ne-peut-pas-faire-autrement-que-de-se-faire-commander-par-sa-grande-soeur ».
Mais si moi, la grande sœur, je commandais, c’était surtout pour éviter de se faire repérer alors que cette virée là, on l'avait en tête depuis des mois, que la date était fixée (voire même clouée) et qu'il était hors de question de revenir sans l'avoir vue.
On a repris notre calme, et tout doucement, avec pour seule source de lumière le reflet de la lune dans le vieux miroir de la baraque, on a soulevé le drap noirci qui la recouvrait.
Pour n'importe quel gamin de notre époque, elle aurait sans doute été quelconque voire désuète, mais pour nous, c'était LA mobylette de Papy.
Bleu pétrole, impeccable, et surtout, rapide malgré elle.
On s'est regardé Val et moi avec dans le sourire et dans les yeux toute la complicité et la malice qu'il peut y avoir entre un frère et une sœur. Val a maintenu la porte ouverte et j'ai sorti la mobylette pour la faire rouler doucement jusque sur le trottoir.
On aurait pu faire ça en journée, une journée où Papy-Mamie n'étaient pas là, mais ils n'étaient jamais pas là. Aujourd'hui encore (mais pour combien de temps?) ils étaient là.
Je les imaginais à deux mètres au-dessus de nous, Papy ronflant et Mamie blottie dans le corps immense de son éternel bien-aimé.
Mais l'heure n'était pas aux rêveries. On allait enfin la faire, notre bêtise !
On a longé le trottoir sur quelques mètres, puis tourné dans la rue principale avant de pousser la mobylette -en courant, cette fois, comme on avait vu faire Papy des milliers de fois- Val déjà assis sur le porte-bagages et moi qui me jetais sur la selle en passant la seconde... Désuète peut-être, mais jamais de mauvaise surprise avec cet engin-là !

J'avais l'impression d'être dans un rêve. Traverser la ville, en pleine nuit, et même aller bien au-delà, embarquée avec mon frangin sur cette pétrolette... Je ne pouvais plus m'arrêter d'en sourire. Et même si je ne le voyais pas, je savais qu'il y avait sur les lèvres de Val aussi, tout le plaisir de cette escapade nocturne et de cette liberté temporaire que nous nous étions donnée.
Les rues puis les villes se sont succédées -nous nous sommes aussi un peu perdus je crois-, il faisait froid et très sombre cette nuit-là mais qu'importe ! Nous nous sentions en vie.
Au fur et à mesure de notre voyage, l'air devenait plus frais, plus vivifiant, et avec lui la nuit plus douce et moins obscure.
Assis dernière moi, Val me serrait la taille, et je sentais dans ce geste mille choses. La joie de partager avec moi ce secret, de se créer un de ces souvenirs qui se mêlera aux « 399 autres coups » que nous ferons ensemble. Son amour, sa tendresse et sa reconnaissance pour l'avoir emmené avec moi, car il était beaucoup trop petit pour partir seul pour cette aventure, et que j'avais finalement cédé pour lui faire plaisir. La sécurité aussi, d'avoir un dos, à défaut d'épaule, pour se reposer alors qu'il se laissait porter, et que même quelques fois il fermait les yeux.
Je sentais la fatigue, l'engourdissement et le froid me gagner, mais il n'était pas question de s'arrêter maintenant. C'était bien la mobylette qui nous faisait avancer, mais je me sentais poussée par toute autre chose.
Je ne saurais pas dire le temps que nous avons mis pour arriver, mais nous y sommes arrivés.
Rien ne vaut le regard de mon frère cette nuit-là. A la lueur des lampadaires le long de la digue, il regardait la mer pour la première fois autrement qu'à travers un écran. Je me souviens d'un regard vif, tendre, puissant, innocent, émerveillé, tout à la fois. Je me souviens aussi avoir regardé l'heure... et m'être dit qu'on avait sacrément intérêt à -déjà- repartir, si on ne voulait pas que le grand-père nous colle la punition du siècle !
Un dernier coup d’œil à l'océan, Val, l'océan, et on s'en est allé sans un mot sur la mobylette de Papy... On ne savait pas ce qui nous attendait, on savourait juste le plaisir de « l'avoir fait ».

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Fleur de Tregor · il y a
Ah la transgression des interdits de la jeunesse !!! Il est si vrai votre texte. Bravo Hélène.
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Joël Fillassier · il y a
Tout ce que tu écris et comme porté par la lumière de la VIE et de l'AMOUR, tu m' enchantes à chaque lecture, merci et fonce, tu es une véritable Artiste des mots pour nous faire voyager ....
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Bribri Sztendel · il y a
De tout cœur avec toi Héléne...+1..Biz
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Sophie Dolleans · il y a
Charmant et tout doux... +1
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Sophie Kwl · il y a
En te lisant, je sentais presque la douceur du vent sur mon visage... :-)
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Marie Guzman · il y a
bravo et encouragements !!! 1 vote
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Policeman · il y a
Bravo pour le premier coup et je suis sur que cela ne sera pas le dernier!!!!
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Florent Jaga · il y a
les images viennent bien, très sympa. et puis quand on parle de mon océan ;)
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Fred Panassac · il y a
La tendresse et la spontanéité de cette histoire font chaud au cœur. Dans notre cœur, nos grands- parents sont toujours là. + 1 pour cette aventure fraternelle.

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Loris · il y a
Je ne sais pas si tout est inventé ou pas, mais dans tous les cas cela ferait un très beau souvenir de jeunesse. Une jolie histoire collant bien au thème. Un vote.