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Qualifié

– Bonjour, Pourquoi avez-vous les bras croisés ? dit la femme.
– Bonjour madame, je ne sais plus, dit l’homme.
– Vous attendez quelqu’un ?
– A l’origine, je crois. Et l’attitude est restée. Ce sont ces habitudes qui s’installent. Elles conquièrent et deviennent un de vos attributs aux yeux du monde. Je suis un homme aux bras croisés.

Ses lèvres avaient un fin sourire.

– Oui c’est ce que j’ai remarqué. Les autres doivent le voir aussi, dit la femme.

Elle regarda autour d’elle pour appréhender le décor. Des chemins qui se rejoignent et s’éloignent selon le relief et les habitudes de marche. Des collines. Un ciel.

– Vous avez croisé quelqu’un en venant ? demanda l’homme.
– Non, je n’ai vu personne. Je n’ai pas fait attention en fait. Je n’ai vu personne depuis chez moi. Là-bas, il y a des gens. Mes autres à moi, qui sont aussi mes habitudes, mes attributs. Vous avez vos bras, j’ai mes gens. Je suis parti pour respirer un peu, je crois. J’ai mis du bois dans l’âtre, allumé le feu et je suis partie. J’ai fait les choses dans cet ordre, comme je l’énonce, dit-elle.
– Je ne suis pas seul sur ces chemins. Je suis étonné que vous n’ayez vu personne. Moi je vois des gens passer. On discute parfois, puis ils s’en vont. Certains passent sans rien dire.
– Je vous ai dit que je n’ai pas fait attention. Je ne dis pas qu’il n’y avait personne. Vous, je vous ai vu de loin, debout au milieu du chemin. On ne peut pas dire que vous faisiez quelque chose pour être remarqué, ou peut-être est-ce ce côté mystérieusement sérieux. Je vous ai vu, c’est tout.

Elle sourit légèrement, s’avança vers lui, le toucha, et défit le nœud des bras. Il frémit. Depuis quand n’avait-il pas été touché ? Elle avait les mains froides.

– Excusez-moi, j’ai les mains froides... Qu’est-ce que ça vous fait ? C’est comme si désormais vous n’attendiez plus, dit la femme. Regardez-vous. Elle rit.

Il resta les bras ballants. Nigaud.

– Oui c’est étrange. Comme quoi une habitude peut facilement disparaître. Mais c’est comme s’il y avait un courant d’air maintenant.

Il remuait ses mains comme on anime des marionnettes.

– Non, il n’y a aucun courant d’air. Regardez, les feuilles des arbres ne bougent pas, la poussière du chemin ne vole pas. Vos bras vous tenaient chaud, voilà tout. Et puis nous sommes nus. Ce n’est pas désagréable, mais nous sommes vulnérables, sans poil, ni plume. Vous permettez...

Elle n’était plus très loin mais elle s’avança encore. Bras le long du corps et paumes en avant pour montrer qu’elle venait désarmée. Elle se colla à lui, doucement, ventre contre ventre. Un frisson. Il se laissa faire. Elle l’enlaça, il en fit de même. Elle posa sa tête dans le creux de son cou. Ça fonctionnait même s’il n’était pas grand. Il ferma les yeux. On ne voyait pas le visage de la femme.

– Je n’ai plus froid, dit-il. Merci.

Il eut la témérité de la saisir par la taille. Leurs regards se mêlèrent.

– Je n’ai plus envie de rester ici, continua-t-il. Ce coin de chemin me fatigue.

Il se tourna et plissa les yeux pour scruter un horizon qui s’ouvrait loin.

– On pourrait aller par là-bas, dit-il dans un sourire qui montrait ses dents.
– C’est vous qui savez. Je veux bien.

Elle lui semblait gentille. Il la prit par la main. Il s’étonna que deux mains puissent être aussi bien l’une dans l’autre. Les deux faces d’un même coquillage. Il pensa à la mer.

– Vous avez emmené votre maillot de bain ? demanda-t-il.

Elle rit avant de lui poser un baiser léger sur les lèvres. Ils s’éloignèrent. Les deux paires de petites fesses se balançaient au rythme de la marche. La mer ou autre chose saurait les convaincre que les horizons sont multiples.

PRIX

Image de Automne 2014
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Gege · il y a
Très différent, frais et poétique. Mon vote !
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Naima BEK · il y a
Le début me fait penser à En attendant Godot, j'aime beaucoup ! Vote mérité !
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Yann Olivier · il y a
Merci!
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