Pourquoi pas elle ?

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C’est un matin d’automne, la pluie bat le pavé ; les essuie glaces font leur travail de gauche à droite puis de droite à gauche ; dans sa tête c’est la tempête.
Hier une tâche, un mot que l’on redoute, maintenant elle pense que la vie c’est aussi la mort. La mort demain, dans 6 mois...
C’est un matin d’Octobre et pourtant il n’y a pas si longtemps le soleil brulait sa peau, le sable la chatouillait, la chaleur l’enveloppait ; c’était doux, nonchalant, insouciant ; des couleurs pleins les yeux elle partait, chercher le rouge des tomates, le vert du basilic, l’orange du melon.
Et le feu passe au vert ; des enfants courent sur le trottoir brillant de pluie cartable au dos, des gens sortent de la boulangerie et le feu passe au rouge. Rien ne s’arrête, comment se fait-il que tout continue comme avant puisque pourtant dans sa tête c’est la tempête ?
Quel courage il lui faudra pour soulever une assiette et mettre un couvert.
Quelle force pour s’allonger sur son lit et devoir s’endormir... pour se réveiller.
Se réveiller pour vivre ce cauchemar, son cauchemar à elle, à elle seule, toute seule, toute seule face aux infirmières, aux chirurgiens.
Il faudra faire face car elle n’est pas la seule, d’autres vivent pire et depuis longtemps. Il faudra mentir, dire ce qu’on ne pense pas à ses enfants, ses amours à elle, à elle toute seule. Leurs dire que finalement cela se soigne, que c’est tellement fréquent, alors pourquoi pas elle ?
Hein pourquoi pas elle ?
Elle ne comprend pas car elle n’est pas malade. Qui pourrait croire que sa mine encore dorée, que sa nouvelle tenue d’automne cache un désespoir, une terreur, une maladie. Elle se sent en pleine forme ; pas de douleur rien.
Elle a soutenu tant d’amies, accompagné tant des proches, et elle s’était dit un jour pourquoi pas moi.
Et aujourd’hui comme dans une tornade, elle est happée.
Et de quelques côtés que tourne son regard, pas de point d’accroche, tout se dérobe, non pas sous ses pieds mais dans sa tête. Les idées n’existent plus. Elles s’échappent. Comment les retenir ?
C’est un matin d’automne, frais, humide, un matin où commence la bataille : rendez-vous, examen.
Elle dit qu’elle n’est pas malade. Elle va parler de ses enfants au chirurgien, et surement à chaque rendez-vous il lui demandera de leurs nouvelles, des nouvelles de ses amours. Comprend-il qu’il faut qu’elle vive pour eux, qu’elle a peur, peur de les laisser trop tôt, qu’elle a tant encore à leur donner, qu’il est trop tôt comprend-il tout simplement que dans sa tête c’est la tempête ?
Dans la voiture, les grèves, les attentats, les malheurs du monde captent à peine notre attention.
Mais elle ne vit plus dans le monde. Elle se situe dans un autre monde, celui des malades. Elle va le découvrir ce nouveau monde mais elle sait déjà à quoi il ressemble. Il sentira la compassion, le courage, le désespoir, la révolte, l’espoir, la douleur, la colère, les questions, les encouragements, les renoncements.
Il y aura des petits cadeaux de soutien, des petits gâteaux, des petits chocolats, des petits livres pour passer le temps, pour passer la douleur, pour passer l’angoisse. Ce matin Il pleut, il pleut. Elle aimerait se rendormir là dans cette voiture, bercée par les arrêts des feux qui passent au rouge puis au vert, elle aimerait aller voir la mer et les poissons, les coquillages, les algues, sentir le vent et le soleil, tous ces mots de petits bonheurs.
J’allais faire ainsi souvent des trajets avec elle. Malheureusement ils furent nombreux ; il y eut des mauvaises surprises, des coups de massue jusqu’ à l’annonce.
Mieux vaut tout enlever. Elle avait été forte mais là les larmes coulent, coulent.
Maintenant on la mutile. La tempête gronde ; elle est chahutée, projetée d’un bord à l’autre de son drame.
Quelques instants de perdition, puis elle se ressaisit ou fait semblant ; s’organiser elle doit s’organiser, au milieu des vacances, au milieu des questions, des appels.
Je l’accompagne, je la regarde. Jolie, elle est jolie encore au beau milieu de sa cinquantaine. Elle est vivante si vivante.
Elle sait que je serai là tant qu’il faudra mais à quoi bon ma présence ?
Qui suis-je pour elle ? Une «pas malade » ? En attendant de refaire ce trajet pour ce qu’elle redoute le plus, la vie lourde la rattrape. La vie lui fait regretter un peu plus d’être cette malade qu’elle ne connaît pas.
C’est l’épiphanie aujourd’hui. Il y a quelques années, les enfants faisaient la galette, choisissaient la fève collectionnée d’année en année ; Ça sentait le beurre. Ça sentait bon. Maintenant les enfants ont tricoté leurs petites vies à eux, l’indépendance s’est nichée doucement entre eux et leur maman. Mais elle aujourd’hui, c’est la même maman, même besoin d’amour. Ils ne l’ont connu qu’en pleine forme, l’accepteront-il faible ?
Je sais que cette question la taraude. Et puis elle ne voulait pas leurs imposer cela. Mais Elle n’a plus le choix de les protéger ou pas.
Cette année, je suis allée acheter une bonne galette pour qu’on la mange tous ensemble ; tous ensemble unis dans sa douleur inaccessible.
Et si c’était la dernière ? Pense-t-elle la même chose que moi, et si c’était sa dernière galette ?
Je ne sais pas si comme moi, elle joue au même jeu macabre dans sa tête.
Son dernier Noël, sa dernière galette, son dernier anniversaire. C’est vrai puisqu’on ne sait rien puisqu’on espère tout.
On y va à tâtons ; quelle certitude de guérison ? Elle est docile elle ne pose pas beaucoup de questions ; si c’était moi je les harcèlerais de questions inimaginables, bêtes peut être mais en tous cas légitimes. Je serais sûrement une très mauvaise malade.
Elle, je l’admire, elle est soumise, fataliste. Elle obéit comme un bon petit soldat.
Voilà nous y sommes, un dernier regard d’encouragement, un regard rempli de tout ce que je voudrai lui dire, un regard rempli de mes pensées, de toutes mes pensées. Puis elle s’éloigne. J’attends et me demande encore à quoi je sers ?
Je la retrouve ; un petit sourire ; c’est gentil de me sourire. C’est gentil de penser à me sourire ; c’est elle qui me réconforte. A-t-elle compris que je souffrais presqu’autant qu’elle et que j’avais besoin de son soutien de malade ;
Dans sa tête la tempête s’est calmée. Nous sommes après l’orage, rassurées de ne pas avoir pris l’eau. Nous avons tenu le cap toutes les deux, nous avons pris un rythme de croisière, les feux passent au vert puis au rouge. Nous avons l’habitude, il ne pleut plus ; tout est plus calme sur le chemin du retour à la maison.
C’est le silence ; nous naviguons toutes les deux entre les jours et les semaines.
J’oublie les autres. Ils sont bien là pourtant mais il n’y a qu’elle et moi.
Je suis liée à sa souffrance. Je suis une femme ; je suis la même femme et une autre aussi.
Les jours s’allongent et l’espoir pointe. Un peu de paix dans ce voyage incertain, ce voyage vers la guérison. Le calme apparent laisse place à d’autres questions, des questions, des questions plein sa tête ; Quand ne se posera-t-elle plus de question ?
Sa vie a changé en cela, maintenant il y aura toujours des questions.
Des questions sans réponses.
Quand retrouvera-t ‘elle la paix ?
Aujourd’hui nous partons, dans cette même voiture le cœur un peu léger. Le printemps s’annonce. Sur la route des petites tâches vert tendre dans les arbres.
Le feu passe au vert. Les feux n’ont pas changé, rien ne les fera changer. Infatigables ils passent toujours au vert puis au rouge.

Et dans ma tête une question.
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