Pourquoi les fakirs vont sur des planches à clous ?

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Comme le disait un illustre personnage : celui qui n'a pas d'imagination n'a pas d'ailes ! A vrai dire, je n'ai aimé écrire que lorsque j'ai su que cela m'apprendrait à voler. Voler au-dessus de la  [+]

Les enfants nous posent parfois de sacrées colles, il faut bien le reconnaître. Un grand classique qui fait, paraît-il, partie du développement normal... Grand bien nous en fasse ! Petit, mon fils a eu une longue, très longue, période de « pourquoi ? » (imaginez bien l’intonation qui dure sur le dernier son). Le pédiatre m’avait ri au nez lorsque je m’en étais souciée, alors que mon garçon avait quatre ans. Ne paniquez pas pour rien Madame Machin, m’avait-il assuré, cette phase de questionnement dure rarement plus de deux ans.
Aujourd’hui, Eliott avait dix ans. J’étais d’ailleurs concentrée sur la réalisation de son gâteau d’anniversaire (une pièce montée en forme de dragon de niveau difficile sur Marmiton) quand il avait surgi dans la cuisine en me demandant :
-Dis, Maman, pourquoi les fakirs vont sur des planches à clous ?
D’habitude, dans la mesure du possible, je répondais aux « pourquoi » par la vérité. Les premiers « pourquoi » avaient plutôt fait appel au bon sens mais avec le temps, il avait fallu donner des explications scientifiques ou encore des références historiques. Et puis parfois il fallait admettre qu’on ne savait pas et dans ces cas-là, nous cherchions ensemble dans les livres ou sur internet. Mais là, pourquoi les fakirs allaient sur des planches à clous (c’est vrai, ça, quelle idée !), je l’ignorais et il m’était impossible de tenter d’obtenir la réponse dans l’immédiat : une des ailes du dragon menaçait de tomber et j’avais de la crème fouettée sur les mains. J’ai donc répondu distraitement :
-Moi je n’y ai jamais réfléchi loulou, mais toi, quel est ton avis ?
Si je m’attendais à ce qu’il passe à autre chose devant mon manque de savoir, c’était raté. Il prit une chaise, s’assit en face de moi et parla en ces mots.

« Si ça se trouve, Maman, ils sont allergiques, comme moi. Tu sais, quand je vais chez le médecin des allergies, oui, c’est ça l’allergologue, et ben il me fait plein de points et quand je suis allergique, le point me gratte très fort. Et ces points-là, il les marque en faisant une croix dessus. C’est tellement agréable. Ça soulage tellement ! Alors peut-être qu’ils sont allergiques. Ils ont plein de points qui grattent et quand ils se couchent sur des clous, ça leur fait du bien aux piqûres.

Peut-être que c’est à cause des tapis volants. Mais si, Maman, c’est dans le même pays alors c’est possible. Un jour, un homme qui était un peu magicien s’est assis sur un tapis et il s’est endormi dessus. Pendant qu’il dormait, il a fait un très beau rêve dans lequel il volait. A son réveil il volait vraiment, sur le tapis ! C’était dangereux, tu imagines ! Alors il a eu très peur et n’a plus voulu dormir. Pour ne plus jamais s’assoupir, il a décidé de rester sur une planche pleine de clous, comme ça, impossible de vraiment partir au pays des rêves. C’est bien trop inconfortable, ça c’est sûr ! Cette histoire s’est répandu et tous les gens qui ont le vertige ont fait pareil parce qu’ils avaient peur de se mettre à voler !

Ou alors c’est une légende des mille et une nuits ? Dans les contes, il y a souvent des histoires de royaumes et de mariages. Je crois que ça se passe dans un palais oriental. La princesse est en âge de se marier mais le sultan veut le meilleur pour sa fille alors il est très très exigeant. Il dit qu’il n’acceptera comme gendre que celui qui subira une série de trois épreuves : être enfermé trois jours dans une boîte hérissée de clous, survivre à trois gigantesques serpents et s’élever à trois mètres du sol sans outil. Avec des défis pareils, il est sûr que personne n’y arrivera jamais. Mais la princesse est tellement belle que plein d’hommes essayent. Maman, je crois qu’en fait, « fakir » ça veut dire « prétendant » dans une autre langue. Et donc les fakirs s’exercent sur des planches à clous, charment des serpents et essayent d’entrer en lévitation. »

Je l’écoutais parler, subjuguée pour la découverte de l’incroyable pouvoir de l’imagination. Mon fils rayonnait, mon fils voyageait, mon fils construisait un monde sur lequel nul n’aurait jamais aucune emprise. J’ignorais que ma question sur son avis m’ouvrirait tout en grand les portes de son univers, un univers riche, merveilleux et ô combien agréable ! Quand il eut fini, je murmurai d’une voix douce :
-Merci mon chéri, pour ce joli moment.
Il se leva de sa chaise, vint se serrer contre moi, plongea allègrement un doigt dans le glaçage en chocolat (ciel, les pics du dragon !) et repartit en riant. N’est-il pas fabuleux d’être encore étonnée par son enfant alors même qu’il fête ses dix ans ? Depuis ce jour, je ne cesse de lui proposer de me donner son avis avant de lui imposer la vérité quand il la réclame. Si j’avais su ce jour-là que « fakir » voulait dire « mendiant » et que ces pauvres gens n’allaient sur des planches à clous que pour gagner quelques piécettes dans la rue, je serais passée à côté de quelque chose de bien plus beau et plus précieux que la réalité.
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