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Pour un dernier sourire.

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Jusyfa

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1927

FINALISTE
Sélection Public

Il était resté à l’hôpital le temps d’une opération, sitôt ouvert, ils avaient refermé...
On avait dit à ma mère qu’il serait mieux à la maison... la silicose faisait son œuvre : la poussière de charbon avait transformé ses poumons en deux blocs de pierre.
La douleur qu’il supportait en continu, marquait son visage d’un rictus permanent mais jamais il ne se plaignait ; parfois même, à travers un sourire forcé, il tentait de me rassurer. Mineur de fond, la dureté était inscrite dans sa chair. Après des jours et des jours de souffrance, je l’avais entendu dire tout bas, à l’oreille de ma mère : « j’voudrais bien mourir ».
J’avais quinze ans et j’étais là, assis à son chevet à me demander comment la mort, cette inconnue, aurait pu être salutaire à mon père...et qui aurait pu ou voulu la lui donner ? Je restais sans réponse.
Chez nous, on ne parlait pas d’elle, les mineurs savaient qu’au moment de mettre les pieds dans la cage qui les descendait au fond de la mine, elle était là avec eux mais ils n’en avaient pas peur.
Pour le mineur, la mort c’est la preuve de la vie car la vie mène à la mort, cette dernière a toujours fait partie de leur existence : elle lui est intrinsèque.

Quand mon père nous quitta, ma peine fut immense ; avec l’espoir de me consoler, ma mère me fit comprendre que son décès était inéluctable, que la mort fait partie de la vie et qu’elle vient plus ou moins vite selon les personnes ; elle me dit aussi que la maladie du mineur est irréversible, rien ne pouvait éradiquer la silicose.
Elle m’avoua que ceux qui en étaient atteints, attendaient la mort avec impatience, qu’elle seule pouvait les soulager ; quand elle arrivait elle était la bienvenue, décéder avant d’étouffer par manque d’air, était une délivrance pour ces hommes en souffrance.
Alors que je l’imaginais noire, hideuse et méchante, je me dis que cette mort pouvait également être un soulagement, certes, elle avait emporté mon père mais elle l’avait aussi soustrait à une fin atroce.
Comme pour conforter ma pensée, le sourire radieux qu’il m’adressa aux derniers instants de sa vie me revint en mémoire...il semblait être soulagé et heureux. J’ai pensé qu’au moment de mon départ, le dernier sourire de mon père me rappellera qu’il est inutile de craindre la mort.

À vingt ans, la guerre m’attendait. Depuis le décès de mon père, je n’avais plus eu à méditer sur la mort. Sur le théâtre des opérations, elle avait déjà beaucoup sévi : le temps pour moi de faire sa connaissance était peut-être venu ?
Avec Serge, un ami d’enfance dont le père fut mineur lui aussi, nous allions prendre part au conflit. Sur le lieu des combats, les évènements jouaient sur notre état émotionnel et nous sentions cette mort près de nous tout comme nos anciens, au moment de descendre au fond.
Presque trois ans s’étaient écoulées, bien que cette guerre et une blessure avaient fait de moi un homme précocement traumatisé, j’avais réussi à tenir la parole donnée à mes proches : j’étais rentré vivant.
Serge n’avait pas eu cette chance...

Un soir notre groupe tomba dans une embuscade. Mon ami Serge et moi avions été touchés, j’avais pris deux balles dans le ventre ; je ne ressentais aucune douleur mais je me dis que la mort allait peut-être m’emporter... sans avoir de craintes, j’étais prêt à me plier à sa volonté.
Un râle détourna mon regard, Serge au sol, se tordait et hurlait de douleur, allait-il mourir ? soudain, je le vis mettre une pilule dans sa bouche...d’où la tenait-il ? avait-il prévu de choisir sa fin ? il s’arrêta de crier et laissa échapper un dernier soupir en m’adressant un sourire, un sourire identique à celui que mon père m’avait offert, sur son lit de mort...
Cet épisode tragique conforta l’idée que je me faisais de la mort, celle-ci pouvait être l’ultime recours contre la souffrance, mais mon raisonnement avait changé, je compris que ce n’était pas elle qui décidait d’intervenir : pour mon père elle était venue spontanément après des jours de souffrances, tandis que Serge, avait voulu ne pas attendre et décidé de se la donner avec sa pilule...

En plus du droit à la vie, concept inscrit à la déclaration des droits de l’Homme, Serge avait pris pour lui même, la liberté de s’accorder le droit à la mort.
Choisir de terminer son existence dans la dignité et par un sourire... pourquoi pas ?

PRIX

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Matthieu Kondryszyn · il y a
Un beau texte qui mène au débat sur l'euthanasie. Chapeau! J'aime beaucoup!
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Jusyfa · il y a
Merci Mathieu.
Julien

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Robert Grinadeck · il y a
Magnifique méditation sur la mort et la souffrance, pleine de pudeur et de sérénité. Bravo.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
C'est ce que j'ai fait ok
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Cathy Grejacz · il y a
Terrible sujet en effet
Votre texte est de qualité
Je m’abonne à vos écrits

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Jusyfa · il y a
Merci Cathy, c'est sympa.
Julien.

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tepoyboy · il y a
Tres tres bien écrit, plume de qualité je vous renvoi le compliment bravo !
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Adjibaba · il y a
Un grand plaisir de vous relire, très sincèrement.
Merci d'être passé me lire.
"Entre justice et vengeance" est en finale. Prière de me renouveler votre soutien si l'envie vous prend :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Samou · il y a
J'ai pu mettre qu'1 point c'est clos dommage car j'ai apprécié cette œuvre, à bientôt
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Jusyfa · il y a
Vous avez grandement participé à ce que ce texte soit en finale. Un grand merci à toutes et tous, d'avoir pris sur votre temps pour me lire. Merci également pour vos commentaires encourageants. À bientôt sur vos lignes.
Julien.

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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Jolie finale !
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Jusyfa · il y a
Merci Dominique, à bientôt sur vos lignes.
Julien.

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