Pour tuer un Titan

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Il est si facile de tuer un Titan.

Dans la nuit, approchez-vous de lui lorsqu'il dort et qu'il repose sur les ruines. Il vous faut avancer sans bruit. Lentement. Un mouvement après l'autre. Être si proche que le souffle du Titan vous brûle, que vous pouvez sentir battre les veines sous la peau de pierre, que chacune des étincelles de vie en-dessous vous frôle et vous serre au ventre. Puis cherchez la trace lumineuse, celle qui indique une faille, une faiblesse mortelle. Quand vous l'avez trouvée, ne pensez plus qu'à ça. Ne regardez pas les bras immenses qui pourraient vous broyer, l'abîme de la bouche qui avale tout, les paupières presque transparentes derrière lesquelles flamboient des yeux auxquels rien n'échappe. Approchez-vous. Ne laissez entre vous et votre cible que l'espace d'une main. Puis tirez.

Quand le Titan agonisera, ne restez pas. Écartez-vous autant que possible. Fuyez. Il crachera du feu et des flammes. Il engloutira tout ce qui aura le malheur de se trouver trop près. Sur les décombres en-dessous de lui, il en créera d'autres plus grands encore. La bouche immense poussera des cris abominables, qui vous glaceront le sang. Les bras balaieront l'air à la recherche de l'ennemi à combattre. Les pieds écraseront toute vie. Rien ne résiste à ce géant qui meure, et le spectacle qu'il offre est pathétique et effrayant. Vous aurez alors, peut-être, au fond de vous, comme une sourde culpabilité, de celle qui étreint ceux qui s'attaquent à la force, à la puissance, à la solennité des êtres hors du commun. Mais tout cela a peu d'importance, car il y aura sur cette terre un Titan de moins lorsque vous partirez.

Vous reprendrez la route qui vous avait mené jusque-là. Alors commenceront pour vous les temps difficiles. Car les gens ne veulent pas que l'on tue les Titans. Ils sont grands comme le ciel, forts comme la terre, beaux comme la vie. Ils brillent en passant dans le lointain, on ne voit qu'eux, partout, toujours. Ceux qui n’ont pas subi les ravages de ces presque dieux, qui n’ont pas conscience des malheurs qu’ils leur doivent, qui ne voient en eux qu’un miroir idéal, ceux-là croient que les Titans sont plus anciens, plus dignes, plus sacrés que les humains.

Aussi, lorsque vous irez dans une ville, cachez-vous, taisez-vous. Si les habitants apprennent qui vous êtes, ce que vous faites, ils vous banniront si vous êtes chanceux, ils voudront vous détruire si vous ne l'êtes pas. S'ils savent que vous avez déjà accompli votre mission, ils vous tueront. Pour les chasseurs, la mort vient rarement des Titans ; elle naît d'abord de ceux qui les adorent. Éloignez-vous des habitations, des routes, et même des chemins.

Vous partirez vers d’autres lieux, en fuyant ceux que vous venez de servir, sans qu'ils le sachent. Cela aussi a peu d'importance. Dans votre périple, vous croiserez d’autres personnes. Des vagabonds mourant de froid, lancés sur les routes, haïs par ceux dont les maisons sont belles et chaudes. Des familles attablées devant le dernier morceau de pain, rance, noir, trop petit pour un seul d’entre eux. Des hommes accroupis, hagards, devant les ruines de leur maison. Des femmes aux yeux de douleur, qui portent encore dans leurs bras serrés l’enfant qui ne vit déjà plus. Eux savent vraiment qui sont les Titans et ce qu’ils apportent au monde. Ne les oubliez pas.

En les écoutant, en entendant leurs pleurs, leurs colères et leurs peurs, vous apprendrez où va le prochain Titan que vous allez tuer. Suivez-le, pas à pas. Les indices sont faciles à trouver, leurs empreintes sont vastes comme des maisons, leur silhouette se détache sur l’horizon et derrière eux, la terre est presque détruite, déformées par d’innombrables creux dans lesquels stagne l’eau de pluie. Les arbres sont renversés, les ponts sont détruits, les pierres sont soulevées de terre.

Votre voyage sera une épreuve longue et douloureuse. Parfois l’œuvre d’une vie entière. Vous apprendrez à accepter la fatigue, le découragement, la solitude. Vous resterez anonymes, vous ne chercherez ni la gloire, ni la reconnaissance : le monde n’a pas besoin de Titans, mais le monde ne reconnaît pas les héros.

Si vous n’êtes pas prêt, rentrez chez vous. Si vous ne partez que par colère, par vengeance, par ivresse de tuer ou de détruire, ce n’est pas votre place. Si vous acceptez de prendre une seule vie humaine, si vous vous donnez le droit de décider de ce que les autres doivent être, si vous écoutez ceux qui vous détourneront des Titans pour vous tourner contre vos frères, érigez autour de vous les murs de votre prison, car vous êtes alors aussi dangereux que les Titans.

Mais si vous connaissez le sens de chacun de vos gestes et la valeur de chaque vie humaine, si c’est pour un autre, pour quelques autres, pour tous les autres que vous voulez donner la moindre seconde de votre existence, si chaque fois que vous voyez un Titan et que vous pensez à votre devoir, vous le faites sans haine, si vous évitez la violence autant que possible, alors n’attendez plus. Quittez votre foyer, laissez votre famille, partez sur les chemins. Quelque soient vos raisons, récitez-les chaque matin et chaque soir, qu’elles ne sortent jamais de votre esprit.

Vous tuerez une nuit votre premier Titan. Vous aurez peur. Mille fois, sur la route, vous aurez voulu fuir. Mais vous serez si près, enfin. Approchez-vous, allez au bout de ce que vous faites, au bout de ce que vous êtes. Vous avez fait votre choix, vous le portez en vous depuis toujours. N’ayez pas peur. Tirez. Être un chasseur de Titan est le sacrifice d’une vie. Mais il est si facile de tuer un Titan.

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