Pour le meilleur et pour le pire

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Dans un village un peu isolé, un homme et une femme vivaient paisiblement. Ils habitaient une petite mais coquette maison dont la dette venait d'être totalement réglée
Ils possédaient à l'arrière de la maison un jardin dont les fleurs et autres plantes s'épanouissaient au gré de l'arrosage et de l'amour que leur portaient le couple. Il était conseiller bancaire, elle était directrice des ressources humaines dans une moyenne entreprise. Ils ne s'étaient jamais hâtés d'avoir des enfants, et, la vie filant toujours sans que personne ne s'en rende vraiment compte, ils étaient maintenant un peu trop vieux pour envisager de donner vie. Pour autant, ils n'en étaient pas malheureux.
Ils avaient par ailleurs une vie sociale très active, nombreux étaient les week-ends ponctués de rires et de verres de vin en compagnie de leurs amis.
Malgré les années qui défilaient, ils s'aimaient toujours autant qu'à leur mariage, s'admiraient, se soutenaient, étaient attentifs au bien-être de l'autre. La fidélité, l'amour et la tendresse caractérisaient leur relation. Au contraire de certains couples "passe-moi le sel" usés par le temps et la routine, les débats, potins et autres conversations régnaient dans le foyer. Ils appréciaient aussi des moments de silence agréables, où leurs méninges se mettaient au repos.
C'est pourquoi, un soir où l'homme avait patienté une bonne heure dans les bouchons, la femme s'inquiéta instantanément quand celui-ci passa la porte, la figure toute de travers. Malheureusement, malgré une intervention du samu relativement rapide du fait de leur éloignement rural, les séquelles furent considérables. Coup de massue pour la femme. Amputé de la parole et de l'usage de la partie droite de son corps, l'homme n'était plus autonome.
La femme ne se laissa pas abattre. Elle avait consenti au meilleur et au pire aux côtés de son mari ; forte des années du meilleur, elle était prête à affronter le pire. C'était décidé : elle s'occuperait de son compagnon de vie, quoi qu'il lui en coûte.
Et c'est ce qu'elle fit : les semaines suivantes, elle lui prépara et l'aida à ingérer tous ses repas, elle le lavait, lui faisait la lecture ; elle faisait seule toutes les courses, gérait toutes les tâches administratives, prenait les rendez-vous, passait les coups de téléphone. Elle accompagna sa prise en charge puis sa réeducation. Elle devint sa soignante, sa thérapeute, son auxiliaire de vie. Elle poursuivit même alors qu'elle dut reprendre son activité professionnelle. Elle était épuisée, et à l'instar des fleurs du jardin, elle semblait s'affaisser, fanée. Le contraste entre son déclin et les progrès de son mari était saisissant. On lui conseilla de se faire aider, il était du métier de certains de s'occuper des tâches qu'elle s'imposait. Cependant, frileuse de confier son ami de toujours aux mains d'inconnus, elle refusait à chaque fois.
Puis, soudainement, la femme s'absenta de plus en plus. Elle qui était toujours présente à la même heure le soir, rentrait deux ou trois heures plus tard, prétextant tantôt des dossiers en retard, tantôt une circulation dense. Elle qui détestait laisser l'homme seul depuis son accident, bafouillait maintenant mille et une excuses pour quitter la maison lors de ses jours de repos.
"Voilà qu'elle me trompe" pensait l'homme. Cependant, il se résignait à son statut de cocu. Elle l'avait si bien choyé pendant de longs mois, il se doutait que le fardeau avait été lourd à porter pour une si bonne âme. Elle méritait de trouver ailleurs du bon temps que ses membres handicapés ne pouvaient plus lui offrir. Son cœur était broyé, mais il acceptait, et surtout, il pardonnait sa trahison.
Il connut la vérité un soir de décembre. L'homme restait hésitant dans la construction de ses phrases et cherchait encore beaucoup ses mots, mais il n'eut pas besoin de beaucoup de parole lors de l'appel téléphonique qu'il reçut ce soir-là. La femme avait fait un malaise au bureau, et c'est ainsi qu'il apprit le cancer de la femme. Sein, métastases, plus d'espoir ; il captait des mots, mais ne comprenait plus rien.
La femme mourut sept jours plus tard. Amputé cette fois de la meilleure partie de lui-même, l'homme était endeuillé, anéanti, et surtout meurtri. Il n'avait pas pu lui reparler, cette dernière avait passé ses derniers jours dans le coma. Il avait réussi à recueillir des informations par certains collègues ou amis et avait tenté de déduire le reste pour avoir un semblant d'explication à la situation.
La femme avait senti quelques mois auparavant une boule au niveau de son sein. Peu sensibilisée à l'auto-palpation, elle l'avait malheureusement remarqué trop tard. Elle avait bien sûr envisagé la chimiothérapie et planifiait une discussion importante avec son mari le soir même où il était rentré le visage déformé. Ensuite, elle avait refusé toute sorte de traitement. Ces derniers l'auraient trop fatiguée au moment où l'homme avait justement le plus besoin de sa présence et de son énergie. Puis les métastases avaient été révélées lors d'un examen de suivi. La femme avait alors enchaîné les rendez-vous médicaux, d'où ses absences répétées.
Seul, égoïste malgré lui, il sut que malgré la force de ses sentiments pour la femme, il ne pourrait jamais pardonner cette trahison-là.
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