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Pour le meilleur et pour le pire

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Alki

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Le missile annonça sa venue d’un sifflement rieur. Trop occupé à sa tâche, et à présent accoutumé à cette mélodie devenue familière, Grégoire ne détourna même pas les yeux pour en admirer sa course parfaite, pour contempler les derniers rayons du soleil se reflétant sur l’aluminium brossé de son fuselage, pour observer le mince filet blanc de condensation se dérouler dans son sillage, rayant le crépuscule d’une traînée supplémentaire.
Le ciel ressemblait maintenant à un mikado géant de baguettes blanches, auquel tous les pays s’adonnaient ensemble. En pleine torpeur estivale, on lançait des missiles comme des feux d’artifices un 14 Juillet pour tenter de repousser une fin du monde jugée inéluctable.
A l’arrière de son pick-up, Grégoire ne ménageait pas ses efforts pour décharger les caisses qu’il avait glanées en ville. Dans la chaleur étouffante de cette fin de journée, il s’activait. Son corps charpenté, façonné par des années de travail manuel, était largement mis à contribution.
Le chargement hétéroclite s’entassait dans l’entrée de sa ferme. Aux côtés de lourds sacs de grains provenant de sa dernière récolte, on trouvait jerrycans d’essence, biscuits secs de l’armée, boîtes de conserve, caisses de fruits, groupes électrogènes, et autant de vivres et de matériel permettant à tout un chacun de vivre en autonomie complète pour une durée plus que convenable. Une fois fini, Grégoire s’épongea le visage avec son tee-shirt moite, attrapa une bouteille d’eau et sortit contempler le spectacle. Plus que quelques heures avant le clap de fin, se dit-il.
Le soleil, insensible au drame qui était en train de se jouer, achevait sa descente. Grégoire le regarda en plissant des yeux, et lui fit au revoir de la main. Il était possible qu’il ne puisse jamais contempler de nouveau la lumière du jour.
Au loin, dans la nuit naissante, Grégoire pouvait Le voir de ses yeux. Un amas sombre, une sorte de brume épaisse recouvrait l’emplacement du village voisin, à présent indiscernable. La veille, le nuage n’était pas encore là. Ce n’est que ce matin que Grégoire avait enfin pu contempler cette masse d’ombre qui monopolisait l’esprit des gens depuis des mois.
Le nuage du diable, la brume du désespoir, le voile des ténèbres, les journaux avaient usé de toute leur imagination pour tenter de nommer ce phénomène extraordinaire. Découvert au centre de la Roumanie, au-dessus d’un village reculé des Carpates, le nuage fit immédiatement parler de lui, et pour cause. Chaque nuit, il s’étendait dans toutes les directions, sur plusieurs centaines de mètres. Plus épais qu’une brume un matin d’hiver, aussi sombre que la pollution des grandes villes, il se propageait tel un cancer inarrêtable.
Mais le plus inquiétant n’était pas son aspect.
Chaque nuit, on entendait une agitation invisible se mettre en route à l’intérieur du brouillard. Des bruits d’animaux, des crissements, des coups sourds. A mesure de la progression nocturne du nuage, le vacarme s’intensifiait. Et quand la brume avalait des habitations, aux bruits de fenêtres brisées se succédaient des cris humains glaçants d’effroi.
Malgré les efforts des autorités pour contenir cette menace, malgré l’envoi de troupes et de chars d’assaut à l’intérieur de cet amas opaque, malgré l’édification de murs et de barbelés, rien n’y faisait. Le nuage progressait, chaque nuit, invariablement. A travers les champs, à travers les fleuves et les montagnes, à travers les frontières érigées par les nations s’invectivant les unes et les autres.
Et pour tout le monde, le mystère persistait. Impossible de savoir ce qu’il se passait réellement dans le nuage, puisque de tous ceux qui y étaient entrés, volontairement ou non, personne n’en était jamais sorti. Militaires, scientifiques, religieux, illuminés, tous avaient disparu dans cette épaisse brume qui hantait les nuits des habitants de la terre entière, leur faisant craindre pour leur vie quand l’heure venait d’aller dormir.
Grégoire avait tout cela en tête au moment de faire un dernier tour de sa ferme, pour s’assurer que tout était en ordre. En lieu et place des fenêtres, il avait monté des murs en brique. L’unique porte d’entrée avait été renforcée par d’épais barreaux en acier que l’on pouvait bloquer dans le sol. Il monta sur le toit pour s’assurer que les tuiles étaient bien en place, et que la cheminée était correctement scellée par plusieurs couches de mortier.
Mais ce n’était pas tout, car il ne s’agissait là que de la protection physique de son logis.
Sur les murs extérieurs, il avait peint en rouge différents symboles pouvant potentiellement le protéger contre les forces occultes : des crucifix, croix de David, croissant et étoile, mais aussi des pentagrammes, et tout autre signe religieux ou ésotérique qu’il avait pu trouver avant qu’on ne lui coupe l’accès à internet. Il avait suspendu aux murs des chapelets, des bibles, des exemplaires du coran, de la torah, des bouteilles d’eau bénite, des gousses d’ail, des bijoux en argent.
Sa ferme était au carrefour des croyances humaines, rassemblant toutes les religions et les superstitions en un capharnaüm étonnant et unique.
Avant que le prêtre du village ne parte, deux jours auparavant, Grégoire était allé à l’église pour lui demander de bénir sa demeure. Devant le bâtiment transfiguré, le jeune curé s’était signé à n’en plus finir, mais avait fini par accéder à la demande de son fidèle. A grands renforts d’eau bénite, de volutes d’encens et d’incantations en latin, la vieille ferme familiale était devenue un lieu consacré par la sainte église Catholique.
La noirceur de la nuit tira Grégoire de sa rêverie. Dans la pénombre, il pouvait voir le nuage lentement se mettre en mouvement. Déjà, de premiers bruits se faisaient entendre, il fallait rentrer.
Avant qu’il ne ferme la porte pour la dernière fois, un missile survola ses champs et disparut dans la brume. Grégoire attendit la détonation mais rien ne vint, le missile était défectueux. Une fois les verrous mis en place, il se dirigea vers la chambre.
Dans son lit, une forme était allongée. Les draps se soulevaient et s’abaissaient lentement, au rythme de la frêle respiration de son occupant. Grégoire s’assit à son chevet, et entreprit de changer une perfusion accrochée à un cintre. Il écarta le drap, et posa le revers de sa main sur le front de son épouse. Elle n’avait pas de fièvre. Il lui apposa un baiser sur la joue, et prit sa main froide pour la réchauffer.
Comment aurait-il pu fuir en laissant l’amour de sa vie dans le coma ? Les médecins estimaient qu’il y avait toujours une chance pour qu’elle se réveille, mais il était impossible de la transporter ailleurs, les hôpitaux des villes alentours étant déjà tous saturés. S’il ne pouvait pas fuir avec elle, alors il ferait tout pour la protéger. Il la serra contre lui, et pria pour eux.
Au dehors, la nuit était noire. La brume s’approchait de la ferme, soulevant des volutes de poussière sur son passage. A travers l’opaque brouillard, des formes se mouvaient. Impatientes d’accéder enfin à leur prochain repas, elles trépignaient dans l’ombre. Même quand le mur de fumée fut rendu à quelques mètres de la ferme, on ne distinguait que des silhouettes, tantôt marchant, tantôt rampant, sifflant leur haine. Quand la ferme fut finalement touchée par le nuage, les silhouettes marquèrent un temps d’arrêt. Un homme au teint pâle s’extirpa des ombres et s’approcha prudemment de la porte. Ses yeux, rouges comme le sang, brillaient dans l’obscurité. Ils fixaient ostensiblement le crucifix en bois accroché sur le battant. Devant la croix, l’homme fit la grimace, découvrant des canines démesurément longues. Un long feulement s’échappa de ses lèvres bleues. Rageur, il décocha un coup surpuissant dans la porte, qui fit trembler toute la maison.
Dans son lit, la femme de Grégoire sursauta. Elle entrouvrit les paupières et ses lèvres remuèrent imperceptiblement.
En se penchant vers sa femme, Grégoire l’entendit dire ces quelques mots :
- Chéri... C’est toi ?

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Chroniquessansraison · il y a
Mais oui tu as raison ! Seul l'amour peut gagner les grandes guerres. C'est comme dans mon film préféré "Le 5ème élément" l'archétype de la démonstration de l'amour. Très bon ton texte, j'ai beaucoup aimé la montée en puissance de la trouille généralisée, puis le calme de la chambre de la malade. Fillot, c'est plus que du suspens !
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Haïtam · il y a
Drôle d'ambiance.
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Didier Caille · il y a
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Paul Thery · il y a
Veuillez ôter ce crucifix pour que mon maitre puisse voter !
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Bien écrit, terriblement efficace, votre texte donne la chair de poule même aux vampires ! Je vote.
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Maour · il y a
Agréable à la lecture ;)
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Silvie · il y a
Une ambiance prenante, qui distille vraiment l'angoisse. J'aime beaucoup.
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Pascal Depresle · il y a
L'existence doit à si peu de choses. Mes votes. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
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