Pour l'éternité...

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Si j'écrivais une autobiographie, ma vie serait une feuille blanche, terne, insipide, où aucune possibilité de la voir s'agrandir s'ébauche et où la profondeur n'existe. C'est justement pou  [+]

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Le moteur ronronnait. La fumée de sa cigarette commençait à envahir l’habitacle de la voiture. Dans tous les coins. Un peu comme une brume matinale se formant dans un cimetière. Juste une fenêtre était ouverte. Dehors, la nuit avait pris le pas sur le soleil. Seuls les réverbères pervertissaient son ténébreux règne. La voiture continuait son mouvement hypnotique, passant entre la nuit et les voiles de lumières. Les feux éclairaient jusqu’à seulement cent mètres devant, intensifiant le mystère de la scène.
Jean, à son poste de conduite, regardait fixement l’horizon, inébranlable. Quelques fois, son doigt tapait sur le volant. A ces moments, des cendres tombaient sur son tableau de bord et obstruaient sa visibilité sur le compteur, petit à petit. De toute façon, il ne semblait pas faire attention à sa vitesse. Il roulait, simplement. Depuis une heure maintenant. Sur l’autoroute. La route dessinait de petits nœuds et Jean semblait user ses pneus à retracer, inlassablement, le même parcours, naviguant sur ces boucles. A côté de lui, sur le siège passager, il y avait un morceau de la rubrique nécrologique du journal local, daté d’hier. Un seul nom, entouré par un cercle bleu, était visible. Celui de Sarah Bouvier.
Une semaine avant, un matin, sur le coup des midis, un de amis de Jean vint lui apporter le journal. Bien avant sa venue, il s’était inquiété durant toute la matinée de l’absence injustifiée de sa petite-amie, n’étant pas rentrée le soir. Son ami était essoufflé et suait à grosses gouttes. Son air était d’un grave solennel. Il lui montra le journal, à la page des faits divers. Accident grave sur l’autoroute, près de son village. Un mort. Ou plutôt, une. La photo qui appuyait l’article était horrible. Elle montrait une voiture, écrasée contre une rambarde de sécurité. Le moteur avait volé cinquante mètre plus loin et le coffre collait les fenêtres du devant. Des pompiers et ambulanciers s’activaient devant la carcasse de la voiture, mais aucun ne savait par où commencer. Cependant, et cela apparaissait bien sur la photo, un bras coupé était visible sur le sol, entre des débris de taules et de verres Ce bras, Jean le reconnaissait entre milles. Une tache de naissance brune s’étalait sur l’avant-bras. Maintenant, plus aucun doute. Il s’agissait bien de sa future femme. Celle avec qui ses nuits devenaient blanches. Celle avec qui ses pensées se rejoignaient. Celle avec qui sa vie prenait un sens. De là, Jean s’écroula, devant son ami, et parti dans un long et lourd chagrin. Ses larmes et plaintes résonnaient jusqu’au fond des entrailles de son ami, qui se tenait devant lui, abasourdi, hébété, ne sachant plus que faire à part être spectateur de la tristesse de l’homme face à lui.
La semaine passait. Jean était inconsolable. Il se mit à croire à l’existence des fantômes. Il écumait maintenant les sites internet à vocation occultes. Jean cherchait un moyen pour faire revenir Sarah, ou même de la voir ne serait-ce qu’une dernière fois et lui dire ce qu’il avait sur le cœur. Ce matin, il trouva enfin quelque chose. En s’étant perdu dans les flux du web, il était arrivé sur un article disant qu’il y avait un moyen pour aller dans le royaume des morts. Plus précisément, ceux étant morts par accidents de voitures. Il fallait simplement se rendre sur une autoroute et faire inlassablement des tours complets, d’un échangeur d’autoroute. La vitesse et les passages à répétition allaient ainsi le propulser dans une autre dimension.
- « Jusqu’à ce que le monde que nous connaissions soit révolu », concluait l’article du site en question.
A cette lecture, Jean prit le journal d’hier, déchira l’encadré où le nom de sa petite-amie morte apparaissait, puis l’entoura d’un cercle bleu. Ensuite, il se précipita dans sa voiture, marqué d’un « A ». Il programma son GPS. Direction la route où Sarah était morte. Puis, il prit la route.
Il roula jusqu’à ce que la nuit tombe. Infatigable. Le volant glissait entre ses doigts. Jean venait de finir sa dixième cigarette. Le compteur était presque complètement couvert par les cendres. La fumée avait envahi aussi bien l’intérieur que l’extérieur. Petit à petit, un épais brouillard avait investi l’autoroute et surplombait le bitume. De plus, le froid s’était fait encore plus virulent, si bien que du givre commençait à se créer sur les fenêtres. Pourtant, Jean garda sa fenêtre ouverte. Il attendait que son corps et son âme bascule dans l’au-delà. Près de Sarah. Près de son futur.
Subitement, alors que son quarantième tour touchait à sa fin, un renard déboula devant lui. Son inébranlable visage se crispa et, instinctivement, il tourna le volant. En direction des barrières. Sa voiture s’écrasa de plein fouet contre cette dernière et, le coffre n’eut plus de différence avec le capot. Comme cela fut le cas pour celle qu’il voulait revoir en faisant ces tours. Ironiquement. Dans la taule écrasée, son cœur battait encore légèrement. Son esprit eut un regain de netteté. Ses jambes étaient sectionnées, son bras gauche coupé.
- « Quelle ironie, dit-il sans trop espacer ses lèvres, je me retrouve dans le même état que toi... Serait-ce cela que le site sous-entendait quand il parlait de rejoindre le monde des morts ? Sûrement... Peut-être n’est-ce pas plus mal... Ah ! Toi, dit-il en écarquillant les yeux, tu es venue... Enfin, je te rejoins... Merci...»
Puis il lâcha son dernier souffle. L’existence de Jean n’était plus que du passé, elle était révolue.
Peu de temps après, les pompiers s’attelaient à retirer la voiture de la route. Ils ne portaient en eux aucun espoir de voir un survivant. Cette situation, il venait de la connaître.
Sur cette route, des fleurs continuent encore à être déposées en mémoire de cet hiver désastreux. Mais, ce que peu de gens savent c’est que, aux alentours de minuit, sur les lieux du drame, à côté du bouquet de fleur ou au milieu de la route, par temps de grand brouillard, quelque chose apparait. Ce quelque chose ressemble à deux mains se tenant, accrochées l’une et l’autre par les doigts se superposant. Comme deux amoureux réunis. Pour l’éternité.
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