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Pōto No Kage

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Hélène Koch

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Naru Yutaka croqua joyeusement dans la pomme qu’il tenait dans sa paume. L’air frais du matin et le soleil à peine voilé qui déposait des rayons de lumière sur le port de Kyōaku reflétaient parfaitement l’humeur enjouée du marchand. La journée promettait d’être splendide, et il allait assurément réaliser l’affaire la plus important de toute sa carrière. Une affaire qui permettrait à sa famille de manger pendant des mois.

La vie était rude dans la modeste ville de Kyōaku, dont la survie dépendait presque entièrement de son port de pêche, ainsi que de l’exportation des quelques marchandises stockées dans les hangars, à quelques mètres des quais. Du poisson, des crustacés, quelques perles, du soufre, parfois des sabres réalisés par l’unique forgeron de la ville.

Non, la vie n’était pas facile à Kyōaku mais aujourd’hui, Naru Yutaka s’en moquait. Son petit commerce s’était enrichi d’une collection d’objets de cuivres appartenant à une paysanne récemment décédée, rachetée à ses héritiers pour une somme dérisoire. L’affaire était sur le point de se conclure.
Arrivé près des quais, le marchand jeta le trognon dans l’eau et la surface aux reflets de jade trembla. Sans un regard pour elle, il se dirigea d’un pas enjoué droit vers son entrepôt.
Se figea.

Du grand hangar de bois sombre, il ne restait que des débris déchiquetés qui formaient un gros tas de planches, de fer et de poussière, comme une petite montagne jaillie du sol. Le bâtiment avait été détruit avec une violence sans nom, à la manière d’une poupée de chiffon sur laquelle se serait jetée une horde de chiens enragés.
Naru Yutaka tomba à genoux.



Des étoiles dansaient devant les yeux du vieux Tsukino Fuun. Ce dernier avait quitté l’izakaya bien plus tard – et plus éméché – que prévu. La nuit était obscure à Kyōaku, et il avait titubé sur plusieurs mètres avant de se rendre compte qu’il était arrivé près des quais du port, l’eau lisse reflétant la forme incertaine d’une lune cachée par les nuages.

Il fut secoué d’un rire en pensant à l’absurdité de la situation. Sa demeure se trouvait dans la direction opposée, son esprit devait être bien embrumé pour avoir conduit ses pas jusqu’ici. Il ricana brièvement, mais une ombre devant lui effaça son sourire.

Un monticule de débris se dressait devant lui, là où auraient dû se trouver les entrepôts des marchandises destinées à être envoyées par bateau.
Une conversation entendue à l’izakaya fit brusquement surface dans son esprit. Il se remémora les paysans parler du hangar de Naru Yutaka, un marchand de la ville, saboté et détruit par on ne sait quelle fripouille. Le plus étonnant restait le fait que rien n’avait été volé. Un acte de cruauté gratuit, absurde.

Tsukino Fuun s’affola. L’endroit semblait menaçant tout à coup, sinistre. Il ne savait pas ce qu’il faisait là, simplement qu’il ne devait pas y rester. Maudissant son amour funeste pour la bière et le shōchū, il recula prudemment, se faisant violence pour ne pas fuir en courant.

Un bruit sur sa gauche attira son attention. Un spasme agita sa lèvre et ses yeux s’écarquillèrent d’horreur.
Il était mort avant même d’avoir réussi à penser.



Coda se retourna.
Encore et encore.
Le petit garçon sentait la colère envahir son esprit. Impossible de dormir !

La journée avait pourtant été belle. Comme toujours, il l’avait passée aux champs, à aider ses parents. Mais l’air doux et les bourrasques de vent frais avaient rendu la tâche moins pénible qu’à l’accoutumée. Et comme toujours, il était rentré épuisé à la minka, et s’était endormi quelques secondes après avoir avalé son repas.

Mais voilà, quelque chose – il ne saurait dire quoi – l’avait brusquement réveillé et depuis, impossible de retrouver le sommeil. Coda était furieux. Un animal devait rôder autour de la maison, perturbant sa nuit. Peut-être un chien errant, attiré par les odeurs de poisson qui émanaient du port proche de la minka. A moins qu’un esprit las ne s’amuse à le tourmenter.

Coda s’impatienta. Il finit par se lever, maussade, se disant que quelques pas et de l’air frais pourraient l’aider à l’apaiser. Il se glissa doucement à l’extérieur et ferma la porte avec prudence – maman et papa seraient furieux s’ils apprenaient qu’il était sorti tout seul la nuit. Il n’avait toutefois pas l’intention de s’aventurer dans les rues étroites de Kyōaku et préféra simplement rester debout, devant le seuil de la maison. Sans réellement savoir ce qu’il faisait là...

Quelque chose surgit au coin de la rue. Le petit garçon sursauta et son dos fut parcouru d’un frisson. La chose était rapide. Difforme. Comme une ombre.
Les battements de son cœur prirent un rythme effréné. « Un chien », se répéta-t-il. « Un simple chien qui rôde. Rentre à la maison, Coda, et dors. »
L’ombre réapparut tout près, et le garçon la distingua plus nettement. Il ne dit rien.
Au fond, tout au fond de lui, quelque chose se brisa.



Les pièces tintèrent lorsque Suto Mimasu les fourra dans la main du marchand. Elle prit ses achats sans un regard pour l’homme qui lui souriait et rajusta rapidement ses bracelets. La jeune noble n’avait jamais été très à l’aise dans ces quartiers de Kyōaku – ils étaient remplis de paysans et de vauriens. Oh, bien évidemment, elle comprenait la difficulté de la vie pour ces gens, que leur travail était somme toute indispensable au bon fonctionnement de la ville.

Suto n’éprouvait aucune animosité envers eux, simplement, elle se sentait mal à l’aise. Et les récents événements ne faisaient qu’accroître ce sentiment.
La belle jeune femme scruta un instant les visages autour d’elle. Tendus, graves, sinistres. L’air lui-même semblait plus lourd.
Elle se remémora les nouvelles de la veille. Des entrepôts détruits près du port. La mort d’un vieil homme peu de temps après. Et un enfant terrorisé dont le récit avait répandu l’horreur dans toute la ville. Une ombre qui rôdait, une chose affreuse, terrifiante. On disait que l’enfant était comme fou. Trouvé devant sa maison, glacé, il n’était plus le même.

Les autorisés avaient bien sûr réagi. Les prêtres de la ville, après avoir recueilli le garçon, s’étaient affairés à calmer les âmes à l’aide de prières. Beaucoup parlaient d’Akashita, l’ombre griffue symbole de malheur et de malchance, qui hanterait la ville. Les nobles avaient envoyé des gardes enquêter et sécuriser le port de Kyōaku afin d’éliminer toute menace.
On avait retrouvé les gardes il y a quelques jours. Morts.

Suto Mimasu croisa le regard vide d’une vieille femme qui sortait du temple. Elle tressaillit. Et courra presque se réfugier chez elle.



Le sabre chanta en quittant son fourreau.

Saeki Gisei avait le souffle court. Il contempla ses genoux posés sur le sol, les dents serrées. Il sentait les centaines de regards tournés vers lui.

Il allait sauver sa ville. Les prêtres avaient dit qu’il mourrait en héros. Les prières et les offrandes n’avaient pas réussi à chasser Akashita. Il fallait que cela cesse. Les hommes devaient payer pour le mal qu’ils avaient fait. Ils devaient offrir aux esprits un prix assez fort pour les satisfaire.
C’est ce qu’avaient dit les prêtres.

Saeki Gisei était un guerrier. Il n’avait pas peur de la mort. Il était fier et honoré de se sacrifier pour son peuple. Il leva rapidement les yeux vers le prêtre qui s’avançait vers lui, sabre à la main.
Plein d’espoir, le guerrier baissa la tête et attendit.



Iwai Saimin tira la dague de sa ceinture d’un coup sec. Ses confrères se massèrent vers lui, formant un cercle autour de la petite fille tremblante de peur. Le prêtre esquissa un sourire dur. Tout avait fonctionné à la perfection.

Ces idiots de villageois, persuadés qu’une malédiction les frappait, ne feraient aucun geste pour les arrêter. Les terrifier avait été facile, tout comme les convaincre que les sacrifices étaient devenus nécessaires.
Ils l’étaient.
Mais pas pour les sauver.

- Commencez le rituel, ordonna-t-il.

Ils s’exécutèrent. Iwai Saimin leva sa lame.
Dans le port de Kyōaku, l’eau se mit à bouillir. La terre tremblait, la mer frissonnait.

Quelque chose approchait.

PRIX

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Votez · il y a
Bravo Hélène !!!
Continue dans cette voie passionnante de l'écriture ! Emmanuelle d'Alsace

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ihn · il y a
J'ai beaucoup aimé !!!
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Gilou · il y a
Magnifique, tout simplement😊
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Virgo34 · il y a
Un suspense qui nous permet de croire à une suite.
Avez-vous visité ma forêt d'Emeraude ? Je vous y invite.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Lulu Gambs · il y a
Je reste sur ma faim car je ne connais pas la suite!
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Nini · il y a
Une ambiance envoutante qui stimule notre propre imagination.
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Roger Hohwald · il y a
Quel suspence j'attends la suite
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Nath67 · il y a
Que de curiosité est suscitée chez le lecteur, dans un style clair.
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Christine67 · il y a
incroyable, quel talent d'écriture, je suis scotchée!
Je n'aurais qu'une envie, c'est de découvrir la suite...

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