Portrait-robot

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Madame Éloïse Mazard tient une petite épicerie de quartier. Ses clients disent « Madame Mazard », mais elle est vieille fille. Elle a voué sa vie à son commerce et à du bénévolat dans diverses associations caritatives.
Un matin de juillet, ses clients s’inquiètent de ne pas la voir lever son rideau de fer à l’heure habituelle. Maladie ? Absence ? Vacances ? Même pas un mot d’explication apposé sur le volet métallique.
Deux jours se passent ainsi avant que quelqu’un ne songe à appeler la police. Celle-ci fait mander un serrurier qui n’a même pas à déballer ses outils, le volet est juste descendu et, derrière celui-ci, la porte est ouverte. Madame Mazard est retrouvée égorgée dans son arrière-boutique. Le vol semble être le mobile du crime. Le tiroir-caisse est vide.
L’auteur est rapidement identifié, il est fiché et vient de sortir de prison. Empreintes, A.D.N., tout y est. Même la caméra de surveillance au coin de la rue a enregistré son passage. La police et la justice le connaissent par cœur. Il a un casier judiciaire long comme le bras.
Dans un premier temps, la police cherche à le coincer. Sans se montrer vraiment efficace et sans résultats immédiats. Impossible de mettre le grappin dessus.
Jusqu’à cette nuit de mi-septembre, trois heures du matin. La porte de l’appartement de Jean Martin est réduite en copeaux par les forces de l’ordre. Deux inspecteurs de la police judiciaire se font connaître auprès d’un Jean Martin réveillé en sursaut.
Il assiste, incrédule, à la perquisition de son appartement. De fond en comble. Une mise à sac. Les policiers lui intiment l’ordre de le suivre jusqu’en leurs bureaux. Jean Martin rechigne quelque peu à suivre les policiers. Il se plaint auprès d’eux des méthodes employées, de son ménage totalement retourné, des dégradations perpétrées. Le mandat de perquisition tient sur une demi-feuille : son nom, son adresse, une signature illisible.
Mais il finit par se soumettre au souhait des inspecteurs. De toutes façons, il n’a pas le moyen de faire autrement. Il sait ce qu’il risque à ne pas obtempérer.
Sans que la force doive être utilisée, il est amené dans un bureau. Face à lui, un commissaire de police. Le fonctionnaire retrace son profil de manière extrêmement détaillée.
– Vous vous appelez Martin, Jean. Martin est votre nom. Vous avez quarante-trois ans. Vous êtes divorcé. Vous avez eu deux enfants avec votre ex-épouse. Un garçon et une fille. Vous mesurez un mètre quatre-vingt-trois. Vous pesez quatre-vingt-dix-huit kilos. Vous avez des cheveux bruns, des yeux bruns aussi. Vous êtes né à Paris, de père et de mère français, parisiens eux aussi. Vous n’avez pas voté aux dernières présidentielles. Vous ne pratiquez aucune religion, mais vous avez été baptisé et avez fait votre petite communion. Vous n’êtes affiliez à aucun parti politique, à aucun syndicat. Tout cela est exact ?
– Oui, c’est correct, doit reconnaître Martin.
– C’est parfait, toutes nos données sont corroborées. Et votre visage ressemble à ceci.
Jean Martin découvre un portrait-robot que déploie son interrogateur. C’est vrai que c’est ressemblant. Troublant de ressemblance.
– Vous vous reconnaissez ?
– Oui et non. Il y a des traits communs. Mais, excusez-moi Monsieur le Commissaire, vous cherchez quoi au juste ?
– À arrêter l’auteur d’un meurtre commis il y a trois mois sur une épicière de la ville, c’était au mois de juillet. Et je dois vous dire que nous avons eu des difficultés à vous trouver. Heureusement, notre logiciel Sosipol commence à être au point.
– Vous me soupçonnez ?
– Pas du tout. Mais nous n’arrivons pas à arrêter l’auteur des faits. Pourtant, nous le connaissons, mais impossible de mettre la main dessus. Et comme vous correspondez largement à sa description, vous allez faire l’affaire. C’est notre logiciel qui vous a choisi.
– C’est dégueulasse. Au mois de juillet, j’étais en vacances. Une croisière en mer, je peux le prouver.
– Je sais bien que ce n’est pas vous. Mais c’est la loi.
– Comment ça la loi ?
– Désolé, Martin, mais une affaire élucidée, c’est bon pour nos statistiques. Je vous place sous mandat d’arrêt.
Le commissaire presse un bouton poussoir. Les deux inspecteurs font leur apparition. Jean Martin est emmené vers la prison la plus proche.
Quelques jours plus tard, au terme d’un procès en comparution rapide, il est condamné à la perpétuité pour le meurtre d’Éloïse Mazard.
Le gouvernement a voté, quelques mois plus tôt, une nouvelle « Loi sur la ressemblance probante » permettant de condamner une personne pour ses seules similitudes, même minimes, avec l’auteur d’un fait. Jean Martin en est la première victime. Et pas la dernière.
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