3
min

Portrait d'un prince à la tête baissée

Image de Karine Tamara

Karine Tamara

380 lectures

52

Qualifié

Il était grand et svelte. Il portait le chapeau et ça lui allait bien. Ce couvre-chef le rendait élégant et était devenu son meilleur compagnon depuis qu’une calvitie précoce l’avait affecté. Être âgé d’à peine vingt ans et voir la majeure partie de sa chevelure disparaître l’avait beaucoup éprouvé, à l’époque. Sur son nez, qu’on qualifierait d’aquilin, reposait une paire de lunettes foncée à la monture trop épaisse qu’il avait pris l’habitude de remonter d’un geste preste de la main quand celle-ci glissait.

Il vivait dans le midi de la France, près d’Avignon, depuis que « les événements » l’avaient contraint à fuir le Maroc avec femme et enfants. Leurs nouveaux voisins les appelaient familièrement « les pieds-noirs ». Lui, ça ne le dérangeait pas, il y avait des choses plus graves dans la vie. Voir sa femme, souffrant déjà d’une sévère myopie, perdre l’usage de son œil droit en était une. Une chose grave aussi était d’avoir subit une trachéotomie pour avoir trop aimé la cigarette. Penser que ses futurs petits-enfants n’entendraient jamais le son de sa voix mais celle d’un appareil électronique ne l’enchantait guère. Comment aurait-il pu imaginer qu’ils trouveraient drôle que leur grand-père ait la même voix que Nono le petit robot ?

Quand on entrait dans son salon, on comprenait au premier coup d’œil quels pouvaient être ses passe-temps favoris. Sur le moindre bout de mur, une multitude de puzzles et de canevas étaient encadrés. Sur les étagères de son buffet, de curieuses créations attiraient le regard. Elles étaient faites à partir de pinces à linge en bois dont il avait ôté les ressorts puis qu’il avait collées les unes aux autres pour former des objets hétéroclites. Outre ses activités manuelles, il s’adonnait aussi à la lecture et aux mots croisés, confortablement installé dans son vieux fauteuil tandis qu’à côté de lui, toujours à portée de main, trônait son arme préférée : la tapette à mouches.

À une époque où les tâches ménagères incombaient le plus souvent à la femme, lui faisait figure d’exception. Chevalier servant, il balayait, lavait, repassait, reprisait. Un torchon sur l’épaule, le tablier autour de la taille, il cuisinait des plats aux saveurs méditerranéennes, réminiscences d’un passé pas si lointain, d’un pays qui embaumait les épices. Sa femme l’aidait tant bien que mal, accablée qu’elle était par une vision déclinante.

Chaque matin, il allait faire les courses au petit supermarché du coin. On pouvait le voir tirant derrière lui son cabas sur roulettes, marchant lentement, la tête baissée. Seuls ses proches connaissaient la raison qui le poussait à arpenter les rues de cette démarche nonchalante les yeux rivés sur le bitume. Loin d’être un signe de timidité, de tristesse ou de réflexion profonde, sa posture était motivée par l’espoir. Le même espoir secret qui le poussait, régulièrement, à faire des pronostics pour gagner un jour au Loto. L’espoir de découvrir, là, sur le sol, une petite piécette, quelques centimes de Francs que d’autres, négligents ou distraits, auraient fait tomber. Quelques fois, sa quête se révélait fructueuse et son petit porte-monnaie noir, petit-à-petit, s’arrondissait sous le poids du métal doré. Sa meilleure prise était, sans aucun doute, celle du jour où il avait remarqué un billet de cent francs collé sous la semelle d’un homme qui faisait la queue à la caisse du supermarché. Discrètement, il s’était approché un peu plus près, avait posé le bout de son pied sur le morceau de papier qui dépassait et attendu. Et ce qu’il prévoyait se produisit, quand son voisin avança d’un pas, le billet se décolla de sa chaussure et il ne lui resta plus qu’à se baisser pour le ramasser d’un geste vif.

Si au Maroc, lui et sa famille vivaient bien, en France, leur arrivée inopinée les avait contraints à avoir recours aux services du Secours populaire. Pour cet homme fier, cet abaissement avait été une véritable épreuve qu’il avait essayé de camoufler sous des vêtements toujours propres et dignes, portés avec un maintien princier.

Car un prince, c’était bien ce qu’il était à mes yeux. Un prince épris de justice et de droiture. Un rêveur idéaliste convaincu mais que la marche folle du monde avait fini par désespérer, lui qui se moquait de la politique, de ces hommes qui prétendaient sauver le monde à coup de promesses. Promesses aussi vite oubliées que prononcées. D’ailleurs, il en était venu à déserter le Journal de vingt-heures, les journaux et autres sources de mauvaises nouvelles. Prince impuissant, son âme était en souffrance.

Il était un homme à la tête baissée, un prince à la recherche d’un idéal. Il était mon grand-père. Quand, par un beau matin de printemps, il décida de quitter ce monde, il laissa une petite-fille de dix ans seule et désemparée, la tête déjà remplie de son souvenir.

PRIX

Image de Eté 2016
52

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un beau portrait de l'homme idéal.
Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le lire. Merci.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

·
Image de Fleur de Tregor
Fleur de Tregor · il y a
Désolée d'arriver trop tard !
·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Ce n'est pas grave ! Merci pour votre lecture !
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Je comptais trouver votre texte en finale. Je le regrette pour vous.
Vous avez soutenu une première fois "le coq et l'oie" (poème-fable) sur ma page. Accepterez-vous de le soutenir en finale ? Merci .

·
Image de Clitomaque
Clitomaque · il y a
Simple et tendre
Un très beau portrait

·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Pidiaime Picturesandwords
Pidiaime Picturesandwords · il y a
C'est magnifique, très bien écrit.
·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Merci Pidiaime !!!
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Simple et touchant portrait de votre grand-père : je vote et vous souhaite une bonne continuation.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie (le coq et l'oie) si le cœur vous en dit.

·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Merci beaucoup Marie ! Je vais aller vous lire ;-)
·
Image de Christophe66
Christophe66 · il y a
bel hommage rendu à ton grand père à travers ce magnifique texte
·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Oh merci pour ce beau commentaire Christophe !
·
Image de Logan43
Logan43 · il y a
Bonsoir Karine, beaucoup d'émotion à la lecture de votre texte, plein de nostalgie et de tendresse, dont la fin enveloppée de tristesse m'a beaucoup ému. Vous tracez un très beau portrait de votre grand-père, et la petite fille que vous étiez garde manifestement de manière très vive le doux et mélancolique souvenir de cet homme, que votre plume émouvante présente avec délicatesse comme une personne attachante. J'ai aimé lire votre récit, remarquablement écrit. Merci pour ce partage, je vote +1! Belle continuation à vous, Karine!
Noel.

·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Merci infiniment Noel ! Votre commentaire me touche particulièrement...
·
Image de Bruno Teyrac
Bruno Teyrac · il y a
J'ai beaucoup aimé ce portrait plein de tendresse, à la fois simple et touchant.
·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Merci beaucoup Bruno pour votre appréciation !
·
Image de Lumiyah
Lumiyah · il y a
un texte vraiment magnifique, j'ai adoré vous lire, il y a beaucoup de simplicité et de coeur dans votre écriture, c'est émouvant je vote bien sûr +1
·
Image de Karine Tamara
Karine Tamara · il y a
Oh merci infiniment Lumiyah ! Votre commentaire me fait vraiment très plaisir !
·