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Porte à porte

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Le geste le plus familier, celui qui consiste à ouvrir une porte, devenait chaque minute, chaque seconde, encore plus insupportable. Il provoquait une indicible souffrance : une torture amplifiée par une attente intolérable. Ne pas perdre espoir. C’est ce que je répétais comme une machine à Natacha. Ne pas perdre espoir...

Nous disposions d’exactement cinq cent clefs dans notre sac. Des clés qui toutes se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Et devant chaque porte, nous devions les essayer.

Toutes !

Il n’y avait manifestement pas d’autres alternatives.

Parfois chanceux, une seule fois pour dire vrai, la troisième nous ouvrait une de ces portes abjectes, parce qu’impossible à caractériser ou à décrire. Et nous entrions dans une nouvelle pièce sans savoir ce qui nous attendait.

Il y eut la chambre infestée de moustiques et d’insectes piquants, nuées démoniaques nous harcelant alors que nous nous débattions pour déverrouiller l’issue nous menant à l’espace suivant.

Ne pas perdre espoir.

Lorsque nous avions découvert le premier salon de ce bunker, nous étions sept. L’endroit semblait magique : meublé avec goût, il était peuplé de centaines de chats se prélassant sur des coussins de soie. Une vision sublime qui se transforma en un cauchemar sans nom. L’attaque des félins fut redoutable et inattendue. Nous nous sommes battus. Coups de pieds, chats explosés contre les murs : le carnage.

Pour les chats. Pour nous aussi.

Crises de nerfs, panique, sidération. Faire le point. Garder nos têtes froides, du moins celles qui bougeaient encore.

Bien sûr, nous avons envisagé de rebrousser chemin. Mais comment dire... L’entrée du bunker n’est pas une sortie ! Nous le savions.

Depuis, nous avons traversé une partie du labyrinthe. Une pièce à la fois. Combien ? Vingt cinq, exactement ! Je le sais ! Car Natacha et moi avons mis au point une méthode de travail : nous nous relayons en essayant de rester méthodique. Une clé utilisée est immédiatement mise à part.

Ainsi, petit à petit, nous avançons. Et nous nous efforçons de ne pas céder à la panique. Nous ne voulons pas perdre espoir.

Certaines pièces suscitent l’effroi. Chambres de tortures désertes depuis des siècles, espaces vides mais paradoxalement occupés par des présences impossibles à concevoir. Une terreur nous habite et ne cesse d’envahir chaque recoin de notre esprit.

L’alcôve ou nous nous trouvons maintenant semble accueillante. Il y a même des verres et des bouteilles d’eau à notre disposition. Mais nous ne boirons pas. Nous devons continuer, passer à l’étape suivante pour enfin arriver à la sortie.
Et je refuse de perdre espoir. C’est ce que je dis à Natacha. Depuis des heures et des heures.

Encore une porte qui cède ! Encore une clef à mettre de côté !

Natacha ?

La sotte ! Elle a bu. Elle devient méconnaissable. Elle n’est plus Natacha. Elle me nargue, monstrueuse. C’est elle, la menace.

Je réussis à refermer la porte.

A clef.

Natacha est de l’autre côté. Elle cogne comme une hystérique. Je vais devoir continuer sans elle. Et sans perdre espoir.

Pourquoi avoir invité mes amis dans ce bunker ? J’ai voulu faire le malin. Offrir quelques sensations fortes qui se dissiperaient comme par magie. Parce que tout ce qu’on raconte sur le bunker, c’est des légendes, des blagues de potaches, des trucs pas possibles. Oui, tout ce qu’on raconte, ça ne peut être que des chimères... Hier, on s’en souciait comme colin-tampon.

Un cliquetis étrange se manifeste en même temps qu’un courant d’air glacial. Il vaut mieux se hâter. Ouvrir la porte suivante. Oui, ouvrir la porte suivante.

Sans perdre espoir.

PRIX

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Odile · il y a
Oh, dommage qu'il n'ait pas été retenu pour la finale !
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Raymond De Raider · il y a
pas grave, je peux faire bien mieux...
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M. Iraje · il y a
À trop faire de porte à porte, j'arrive bien tard ! ☺☺☺
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Serge loquen · il y a
dommage, tous les ingrédients y étaient pour une finale
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RAC · il y a
Glaçant, on avance avec vous, on progresse vers un destin inconnu, ça fiche la frousse !
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Atoutva · il y a
Quelle tension ! Les portes s'emboitent les unes dans les autres. Toute la vie n'est-elle pas une succession de portes ! Quant aux légendes, il n'y a pas de fumée sans feu...
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Jean Calbrix · il y a
Une angoisse tenaillante dans ce parcours labyrinthe où le narrateur perd sa compagne. Atteindra-t-il la dernière porte, celle de l liberté ? Bravo, Raymond. Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon sonnet "Roberto" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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Praxitèle · il y a
Ouvrir pour ne pas mourir, s'enfermer dans la folie !
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Norsk · il y a
Sans perdre espoir... et pourtant... bravo !
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Felix CULPA · il y a
Cette intrigue est très bien menée et s'apparente pour moi à de la science-fiction, car elle me renvoie à des films comme cube ou labyrinthe (on est là, on n'a pas d'autre choix que d'avancer et de subir) j'aime la façon dont vous susciter l'imaginaire ( des présences impossibles à concevoir, elle devient méconnaissable ). C'est le plus beau récit que j'ai lu, en toute honnêteté. Mes 5 voix pour vous.
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Véronique Bombart · il y a
bravo !
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Raymond De Raider · il y a
merci !
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