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Porte à porte

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A. Gobu

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Finaliste
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Ce qu’on a aimé, c’est ce ton argotique qui coule tout seul, sans jamais en faire trop ! Pourtant, il est très riche et très imagé, ce ton... ...

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On allait de porte en porte. Nous, c’est-à-dire Jacky, l’aîné de la bande, un grand de 14 ans costaud comme un jeune taureau, Momo, le cousin à Rachid l’Embrouille, le caïd du C4, 13 ans mais toutes ses dents, Gino et Fabrizio, dits les jumeaux parce qu’ils étaient nés le même jour et qu’y se ressemblaient comme deux clones, aussi vicelards l’un que l’autre, pis moi, Dragan, le plus jeune avec mes 11 ans à peine, mais aussi le plus teigneux. Même Jacky le balèze y regardait à deux fois avant de me chercher. Et généralement, il regardait ailleurs. La seule fois où on se l’était donnée, j’avais fini à l’hosto, d’acc, mais lui, il lui manquait trois ratiches, la moitié d’une oreille et le bout du petit doigt de la main gauche quand on a eu fini notre causette. Depuis, j’étais membre à part entière du Club des Cinq, comme on avait baptisé notre petit cercle de potes. Comme les cinq doigts de la main, plus souvent serrée en forme de poing qu’ouverte pour le signe de la paix. Vous dire si on était parés pour la soirée.

On allait de porte en porte ; normal, c’était Halloween et on allait à la pêche aux friandises et plus si affinités. Croyez pas qu’on faisait ça dans notre cité. Cité des Archanges à la Fère-sur-Marne. Y manquent pas d’humour à l’Urbanisme. Non, par chez nous, les gens y sont pas trop bonbons et chocolats. Déjà qu’ils ont des fins de mois difficiles qui commencent dès la première semaine, si en plus fallait qu’y se mettent le porte-monnaie à plat en sucreries… Tout ce que tu risquais de récupérer, c’était des cornes de gazelle et des makrouts quand ils osaient t’ouvrir. Ou alors des doubitchous ou un méchant bout de kloug aux marrons si par hasard tu tombais sur une famille de l’Est comme la mienne. Sûr, c’est pas là qu’on risquait de se faire péter la sous-ventrière avec de la praline d’importation ou des truffes au chocolat de chez Ragougnard, le pâtissier chicos du centre-ville.

On allait de porte en porte. Pas dans les quartiers smart de la ville haute ; faut pas rêver, là-bas y z'ont tous des digicodes et des interphones et y z'ouvrent qu’à ceux qu’y connaissent. Et quand c’est des villas, c’est des molosses en forme de dragons qui te souhaitent la bienvenue en grondant la bave aux babines, l’air de dire « par ici la bonne soupe ». Sans parler des keufs qui patrouillent serré, avec qui on a souvent eu des mots et plus si affinités aussi. Nan, si on voulait faire le plein de douceurs bouffables, y valait mieux viser plus bas. Coup de bol, y a, pas loin de chez nous, juste de l’autre côté de la friche industrielle, un quartier de petites baraques ni trop rupines ni trop dècheuses. Lotissement pavillonnaire du Soleil y z'appellent ça, sans rire ! Rien que du petit fonctionnaire propret, du contremaître en fin de carrière ou du retraité suffisamment friqué pour pas se contenter de l’hospice des vieux ou se retrouver sur le pavé. Des gens qui fuient les histoires comme la vérole et qui crachent au bassinet sans moufter pour que tu te trisses fissa. Juste ce qu’y nous fallait.

On allait de porte en porte. Masqués, naturellement, c’était Halloween. Les autres jours, si t’as le malheur de planquer ta hure, t’as vite fait de te la faire mettre au carré par la flicaille ; mais ce jour-là, pas mèche : c’est toléré. Jacky s’était déguisé en monstre de Frankenstein – rapport à son gabarit –, Momo en zombie – vu sa maigreur et sa grande taille –, les jumeaux, toujours raccord, avaient tous les deux mis des masques de loups-garous, et moi – le plus petit mais le plus facétieux –, je m’étais fait la tronche de Jacques Chirac avec du sang aux lèvres et un œil qui pendait de son orbite. Vous dire si on en jetait. Perso, je nous croisais une fois la nuit tombée, non seulement je changeais aussi sec de trottoir, mais je me natchavais à donf dans l’autre sens. La vérité, on craignait pas les mauvaises rencontres : c’était nous la mauvaise rencontre. 

On allait de porte en porte. On avait un plan. Un plan très simple, c’est les meilleurs. Ceux qui ouvraient sans faire de chichis et qu’étaient pas trop radins, « bonjour bonsoir m’sieur m’dame et merci pour le chocolat ». Polis, on est, quand les gens restent corrects. Le respect, c’est sacré. Par contre, ceux qui voulaient pas ouvrir alors qu’on voyait bien que c’était éclairé ou pire encore, entrouvraient leur lourde pour nous dire de nous casser, ben ceux-là y avait plus de respect qui tienne. Manquerait plus que ça ! Y z'avaient droit au traitement de choc. Spécial jour de fête. Des Morts. Les lourdes fermées, on les taguait à la peinture rouge, et les gueules de ceux qui nous causaient pas propre, on les remaquillait en rouge aussi, mais à la mandale et la basket. Faut pas déconner, on est pas des animaux.

On allait de porte en porte et ça se passait relax. Y avait eu que deux ou trois portes à redécorer et juste un connard de chef d’équipe facho à relooker ; mais dans l’ensemble, on avait fait une bonne recette. Et pas seulement des bonbecs : vu la dégaine qu’on se traînait, y en a pas mal qui nous ont glissé en prime quelques biftons pour qu’on prenne congé plus vite. C’est partout pareil, les gens, faut savoir leur causer et y sont tout de suite plus gentils. Les schmidts devraient en prendre de la graine. Enfin ça, c’est une autre affaire. Bref, tout roulait comme sur un skate neuf et on a décidé de faire une pause pétard avec le zetla que le cousin à Momo y lui refilait. Même un jour de fête, faut savoir faire un break.

On allait de porte en porte, complètement sécas. On se marrait si fort que les gens ouvraient même avant qu’on sonne, tellement y z'avaient envie de rigoler avec nous. Le cabas qu’on avait emmené pour y entasser nos cadeaux était sur le point de craquer et même nos poches gonflées d’oseille menaçaient d’exploser. Jacky, qui était notre chef parce qu’il était le plus ancien a dit : « okay on fait encore une baraque et après on va se la jouer crapuleuse chez nous. » Une dernière et ça tombait bien : y en avait plus qu’une qu’on avait pas encore visitée dans le quartier. Une bizarre, différente à vrai dire. Pas plus grande ni moins moche, mais nettement moins flambante. Alors que les autres étaient bien entretenues, avec des façades repeintes de frais et des jardinets au carré, celle-là avait des fissures plein la devanture et son jardinet, y faisait penser à une décharge dans une jungle. Quant à la porte, on aurait dit qu’on s’en était servi comme punching-ball. Mais bon, les gens y vivent comme y veulent, non ?

Y avait pas de sonnette alors Jacky a mis un coup de latte dans la lourde. Vu son état, c’était de l’acharnement thérapeutique. Elle s’est ouverte toute seule, mais personne s’est pointé. Moi je le sentais pas mais j’ai rien dit. Faut jamais montrer sa peur. On est rentré. Ça schlinguait là-dedans. Le moisi, le vieux pissat, et autre chose de pire. Mais on est pas des lopettes, on est rentrés quand même. On aurait pas dû mais tu sais comment c’est : les choses tu les fais à fond ou tu les fais pas. Y faisait noir et le courant fonctionnait pas. Mais Momo, toujours futé, avait emporté une lampe de poche.

C’est alors qu’on a vu. Et qu’on a compris l’odeur. Par terre, y avait trois cadavres. Un zombie, un Dracula et un Joker. Des quêteurs de douceurs comme nous. Tous le crâne défoncé, les fringues imbibées de sang et le visage figé d’épouvante. C’est alors qu’on l’a entendu. Un grognement à te transpercer les tympans, à te figer le sang dans les veines, à te paralyser sur place. Et c’est arrivé sur nous, une chose indescriptible, pleine de poils et de griffes, ruisselante d’humeurs et couverte de pustules, une chose bourrée de méchanceté et de malice, une chose qui a attrapé tous les autres avant même qu’ils aient pu bouger et en a fait de la charpie hurlante et saignante en quelques instants. Je suis peut-être le plus petit, mais c’est moi qui cours le plus vite, et c’est pour ça que je peux vous raconter tout ça. 

On allait de porte en porte mais on s’est gourés de maison. Voilà tout.

PRIX

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RAC · il y a
EXCELLENT ! J'y ai même reconnus cake potes de mon enfance (hé oui j'étais la seule gonzesse de la bande). Merci pour ce bon moment de lecture ! A+
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A. Gobu · il y a
"Les cake potes" bien trouvé ! J'en suis quasiment jaloux. La seule gonzesse de la bande ? Bé faut du caractère, moi je dis !

A pluche toi-même...

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Patrick Gibon · il y a
putois la dernière porte marave les krévards, du lourdingue sauf pour le c'hiot mas paix à son âme çon quand même, on sait jamais!
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Farida Johnson · il y a
Bravo pour ce texte plein de gouaille que je découvre avec grand plaisir!
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Jeanne · il y a
Félicitations Gobu pour cette recommandation, ce cachet estampillé Short Éditions. Tout conte, compte fait, cela vaut le coup d’aller de Porte en porte, de faire du Porte à porte. Ravie pour le Club des cinq à qui j’ai apporté des bonbons parce que les fleurs c'est périssable, comme il est dit dans la chanson.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Bravo pour cette recommandation bien méritée !
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James Wouaal · il y a
Bravo mec !!!
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Mome de Meuse · il y a
Très heureuse de cette mention spéciale pour ce texte que j'avais découvert un peu tard.
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JACB · il y a
le macaron, lui ne s'est pas gouré !!! Bravo Gobu.
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Alice Merveille · il y a
Bravo pour cette recommandation du jury !
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Frédéric Bernard · il y a
Bravo :-) !

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