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Porte 669

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Laetitia Gand

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909

FINALISTE
Sélection Public

Le vieil immeuble défiait le temps. Toujours présent dans la rue Anneliese-Michel. Pourtant, chacun se demandait comment il pouvait encore résister ainsi. Ses murs se lézardaient peu à peu, laissant à chaque jour venteux ou glacial, pénétrer la fraicheur et, la chaudière et les vieux radiateurs en fonte s’emballaient dans des bruissements de tous les diables. Monsieur Bonnard rouspétait contre ce tapage qui l’empêchait de regarder tranquillement son feuilleton favori. Madame Fiol tricotait de plus belle de peur d’attraper grand mal et pensait à se confectionner la panoplie anti-froid, accompagnée de son vieux chat gris à l’oreille coupée, qu’elle avait prénommé Mistrigris sans grande originalité. Et, il y avait le locataire du 669, un nouveau venu, bien discret, que personne n’avait eu encore l’occasion de rencontrer. On l’appelait alors Monsieur courant d’air car si l’on avait au final la chance de l’apercevoir c’était l’affaire de quelques secondes bien pressées et vite camouflées. Personne ne le connaissait. Personne ne l’entendait jamais. Il intriguait depuis son arrivée. Les rumeurs couraient sur lui comme des histoires de veillées. On le disait veuf. On le disait fugitif. On le pensait sorti de prison. Ou muet. Chaque habitant de l’immeuble de la rue Ameliese-Michel tentait de percer le mystère du locataire du 669. En vain.
Tout bascula le jour où le chiffre 9 de la porte du locataire trop discret se retourna. Dès lors, sa porte affichait un nouveau chiffre qui d’abord surprit, inquiéta puis apeura la communauté de l’immeuble au point tel, que personne n’osa même en dire ne serait-ce qu’à voix basse, ledit chiffre. Certains passaient presque en courant dans le couloir. D’autres longeaient le mur mais, plus en face, de peur de s’approcher trop près de la porte qui avait changé de chiffre. D’autres encore se signaient et regardaient avec espoir au plafond.
La porte devint le sujet de conversation de l’immeuble, bien évidemment sans en prononcer le chiffre. On ne s’occupa plus de son locataire comme si soudain, disparu, il n’avait plus autant d’intérêt. Le couloir devint glacial. Des courants d’air s’engouffraient vivement. Et, la peur était d’y passer lorsque la lumière était éteinte. Il ne fallait pas louper la porte. Ni la toucher. Il fallait s’en méfier. La contourner. Le respect était autant de mise que l’effroi.
Puis, le propriétaire entendit les rumeurs. En rit. Vint constater la porte. Vit le chiffre tête en bas. Rumina. Il fallait juste réparer la chose et tout rentrerait dans l’ordre des choses. Il appela donc un spécialiste des portes à refaire. Le spécialiste vint, alléché par l’offre et, surtout par la paie. Ce jour, il y avait un fort vent, à nettoyer tous les trottoirs impeccablement. Il fut décoiffé. Il eut du mal à avancer, pas à pas contre une force venteuse impressionnante. Il se cramponna tant bien que mal aux murs, aux bornes de la rue. Puis, il entra. Le vent le suivit dans un mince souffle, sembla rugir, mécontent d’être ainsi arrêté. La lourde porte du hall fut ouverte, vibra, grinça puis, se referma, manquant d’envoyer le spécialiste directement contre un mur. Et, tout se calma. Il put prendre l’ascenseur qui le mena à l'étage où se situait l’appartement de la porte où le chiffre avait sombré la tête à l’envers, la belle affaire !
Devant la porte, il frappa. Le silence lui répondit. Il frappa à nouveau, cette fois, plus vigoureusement. Il entendit alors du bruit derrière la porte. Il se confectionna alors un visage serein, professionnel et, des plus souriants. Il se doutait d’être observé au travers du judas. La porte s’entrebâilla, doucement, il ne vit tout d’abord personne mais entendit une voix.
- C’est pourquoi ? fit la voix, un peu souffreteuse.
- Je suis Monsieur Lebrun, je viens réparer le chiffre de votre porte.
- Ah, oui ! Oh dommage, j’aimais bien finalement ce nouveau chiffre, il m’allait comme un gant et depuis je trouve que j’étais bien tranquille, chez moi.
- Je peux le laisser si vous le désirez ainsi mais, le propriétaire ne sera pas d’accord et vous devrez sans doute vous expliquer avec lui.
- Laissez donc, je verrai avec Monsieur Verneuil directement...
- Comme vous voulez, je vous laisse alors, répondit le spécialiste, déçu. Au revoir.
- Au revoir. A voir. Nous verrons bien demain, murmura le locataire, toujours derrière sa porte, ne laissant paraître de sa personne que son ombre à peine.

Et le lendemain, le vent repris. Les locataires trouvèrent l’immeuble plus glacial qu’à l’accoutumée. Madame Fiol sortit l’artillerie de sa plus chaude laine. Son chat eut les moustaches blanchies. Monsieur Verneuil se frotta les mains énergiquement mais sourit car la température plus basse ferait gonfler la note de chauffage et arrondir ses poches. Monsieur Bonnard enrageait de la friture d’ondes de sa télévision alors que son feuilleton passait, entrecoupé de petits carrés à l’écran, rendant l’image moins nette et moins belle.
Et, à la porte du 669..., comme par magie, le 9 se remonta tout seul, sans peine. Les voisins par habitude continuaient leur rituel puis firent un Oh de surprise. Le couloir s’éteignit brusquement à 6h 6 minutes et soixante secondes au point qu’on crut que cela n’avait duré que 6 secondes ensuite. On sentit un gros courant d’air puis tout se ralluma brusquement. Chacun fut paniqué puis éblouit et au final... On constata que le chiffre de la porte s’était remis en place, correctement.
On ne vit plus, ni n’entendit plus aucun son provenant de l’appartement. On se demanda d’ailleurs si l’on n’avait pas rêvé. Plus de locataire semblait-il. Même Monsieur Verneuil ne se posa aucune question, étant donné que le loyer avait été réglé.

La vie continua...
Seulement Madame Fiol arrêta le tricot et détricota jour après jour ses ouvrages. Son chat de Mistigris, de temps à autre, miaulait plus fort. Monsieur Bonnard se figea devant son écran de télévision quand la chaîne cessa son feuilleton. Les murs de l’immeuble avaient retrouvé une structure plus solide. Certains dirent que des jours, on entendait ricaner au 669...

PRIX

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Laetitia Gand  Commentaire de l'auteur · il y a
La compétition va bientôt prendre fin, je remercie tous ceux qui m'ont soutenu et ceux qui me soutiendront encore jusqu'à la fin.
J'aurais aimé que mon texte soit plus lu, plus compris aussi car personne ne s'est posé la question du nom de la rue. Le nom n'est pas anodin, c'est le prénom d'une jeune fille qui a subit plusieurs exorcismes alors qu'elle semblait être sous la coupe du diable. Mon texte est jalonné de noms aussi de personnes qui m'ont inspiré. Merci à vous qui l'avez lu, aimé.
Au plaisir de vous retrouver,
Laetitia

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Napoléon Turc · il y a
Ça se lit bien, mais je reste sur ma fin... :-)
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Fab54 PIN · il y a
Bonne chance :)
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Laetitia Gand · il y a
Merci ma Fab de ton soutien. Par contre, peux-tu revoter avant demain midi car ton vote n'a pas fonctionné, zut. Bug encore.
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Methia Francoise · il y a
C'est bon ! j'ai réussi j'appuyais sur recommander à la place du vote
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Laetitia Gand · il y a
ah ben ils vont me prendre pour une chiante folle ici car j'ai envoyé un messagerie aux administrateurs pour dire que un bug était toujours en cours; Enfin y'a tout de même un soucis sur la messagerie
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Methia Francoise · il y a
oups ! désolée ! le pire c'est que j'ai fait ça au moins 5 fois ! Je suis vraiment nulle en informatique
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Laetitia Gand · il y a
pas grave, tu vas t'améliorer lol
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Esza Farghen · il y a
Coucou Laetitia !...
Adorable petite histoire comme je les aime et celle-ci me fait penser aux petits contes (et légendes) de mon enfance que j'écoutais les oreilles grandes ouvertes...
Ton histoire est succulente comme une friandise qui fond trop vite dans la bouche, ça se dévore et on en redemande !
Merci Laetitia... Bisous !

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Osiris90 · il y a
mon soutien en espérant que tu grimperas sur le podium
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Laetitia Gand · il y a
Merci mais hélas, je n'ai que jusqu'au 28 et là je suis juste proche de la 7ème place. Un grand merci pour le soutien :)
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Frédéric Bernard · il y a
C'est vrai qu'avec le nombre 669, on est à deux doigts de basculer dans l'inquiétant, une simple question de rotation finalement, la magie du chiffre 6. On s'embarque dans un lieu du quotidien, un immeuble ancien pour se mettre à frissonner devant un élément qui pourrait être anodin s'il n'y avait pas ce contexte et les autres manifestations étranges. J'aime beaucoup le propriétaire qui ne s'en fait pas tant que le loyer tombe^^. Je suppose que son mystérieux - et ricanant - locataire n'aura que très peu de visites !
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Sandrine Michel · il y a
Tout mon soutien !
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Laetitia Gand · il y a
Un grand merci à vous :)
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Jeanne · il y a
Nous voici projetés dans un vieil immeuble, un bâtiment vieillot ouvert à tous les vents, traversé de courants d’air, où les potins, les cancans, les rumeurs vont bon train, où le moindre incident prend de l’ampleur, en compagnie de personnages croustillants que l’on dirait sortis tout droit d’un roman, d’un vieux film en noir et blanc. Un court métrage avec dans le rôle principal un locataire effacé, silencieux, si discret qu’il semble être aux abonnés absents et dans le viseur, la ligne de mire une porte 669 qui attire l’attention, concentre tous les regards, alimente toutes les conversations. Oh ! une porte très ordinaire, une simple porte de palier qui suscite l’intérêt, éveille la curiosité… où au cœur de l’intrigue et au gré du hasard, le chiffre 9 devient bancal, compose un numéro très spécial, un nombre interdit, entouré de superstition qui enflamme l’imagination, provoque la peur et l’effroi. Il ne manque plus qu’un chat noir, un chat-huant pour compléter le tableau.

Un récit dense, un scénario original, un suspense qui va crescendo, un huis-clos anxiogène, un lieu de vie, d’habitation où règne une ambiance de méfiance, de suspicion, et dans l’air du temps plane l’ombre du malin. Une porte diabolique, un triple 6 qui jette un froid ou de l’impact, de l’incidence de l’inversion d’un chiffre ou d’une lettre sur les esprits, de la portance et l’importance d’un élément, d’un détail anodin sur le cours du temps, des événements, des choses et des gens... De la présence ou de l’absence d’une virgule et tout bascule, un condamné l’a appris à ses dépens, coupable présumé innocent jusqu’à preuve du contraire. Au final une porte qui garde tous ses mystères. Une histoire qui reste en points de suspension, laisse la porte ouverte à l’imagination.

Une porte que j’ai dans un premier temps poussée avec une certaine appréhension, un fil conducteur que j’ai suivi pas à pas, déroulé jusqu’au bout, un espace mortifère que j’ai parcouru avec plaisir, un court et noir dans lequel j’ai plongé avec délice. Un texte fort bien écrit où résident quelques imperfections, se sont glissées ci et là quelques petites fautes d’inattention, inévitables dans le tourbillon, le feu de l’action, la durée du temps imparti. Un bouquet de cœurs et tous mes vœux Lætitia pour la suite des événements.

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Laetitia Gand · il y a
J'aimerais toujours avoir de tel commentaire. Je suis très touchée chère Jeanne. Un grand merci pour votre venue, votre lecture et votre soutien. Je vous souhaite une belle nuit. Laetitia :)
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Thara · il y a
Le mystère était dans la lecture de votre texte, bien plus que derrière cette fameuse porte...
+ 5 voix pour avoir appréciée la teneur de celui-ci !

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Laetitia Gand · il y a
Merci beaucoup Thara. Merci pour votre commentaire. Parfois le mystère n'est pas là où on le cherche le plus...
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