Port d'attache

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Il ne voulait pas partir.
Cela faisait deux ans déjà qu’il était arrivé à Paris. Il avait réussi à grand peine à s’extirper de la ferme familiale en Charente Maritime, son physique un peu chétif et sa santé fragile lui ayant probablement épargné un avenir de dur labeur auprès de ses frères. A présent il suivait des études de lettres à La Sorbonne, tout en cumulant toutes sortes de petits boulots à droite à gauche pour s’en sortir. Malgré cela, les soirs où il se couchait le ventre vide étaient encore trop nombreux. Mais il s’en fichait, il se sentait épanoui dans cette nouvelle vie comme jamais il ne l’avait été auparavant.
Puis la nouvelle était tombée, comme une sanction. Tuberculeux.
On ne lui avait pas vraiment laissé le choix. Il avait du arrêter de fréquenter l’université, s’était retrouvé dans un train en direction de Grenoble, puis dans un car qui le menait en ce moment même sur le plateau des Petites Roches, au Sanatorium des étudiants de France, à St Hilaire du Touvet.
Pour lui qui n’avait jamais rien connu d’autre que les côtes de Charente et Paris, ce voyage avait tout d’une aventure exotique digne de celles que contait son ami Pierre, qui avait passé une bonne partie de son enfance en Algérie et ne manquait pas une occasion de s’en vanter. Pour l’heure, l’exotisme lui donnait surtout mal au cœur. Il n’en pouvait plus de cette route qui n’en finissait pas de tourner. N’arriverait-on donc jamais ? Qui plus est, on était en plein mois de janvier, il faisait un froid de canard et une brume humide recouvrait tout le paysage. L’exotisme de Pierre, lui, était toujours bardé de soleil, de chaleur écrasante et d’embruns. Il se demandait vraiment ce qu’il faisait ici.
Il se trouvait tellement mal à son arrivée au sanatorium qu’il n’en garde aucun souvenir. On lui avait attribué une chambre, dans laquelle il était directement monté, puis s’était écroulé sur le lit sans même prendre la peine de prendre connaissance de l’environnement, exténué par le voyage, la maladie et la déprime.
Ce n’est que le lendemain matin, lorsqu’il prit la peine d’ouvrir les rideaux que le lieu fit son effet.
La brume qui les avait enveloppés lors de la montée était descendue dans la vallée pour ne s’arrêter que quelques mètres plus bas. Le plateau des Petites Roches s’étendait sous ses yeux, sous un soleil magnifique, bordé par une mer de nuage. Il balayait le plateau du regard, comme s’il s’attendait à y trouver un petit port de village, similaire à ceux que lui décrivait son ami Pierre, dans lequel une barque aurait pu lui permettre en quelques coups de rames, de rejoindre la Belledonne enneigée qui semblait si proche. De là où il se tenait, il lui semblait que l’infini des possibles lui était offert. Il aurait pu plonger dans cette mer cotonneuse, s’y blottir dans un recoin moelleux pour y faire un somme ou y lire un livre, y rebondir à l’infini en se laissant porter par le courant des nuages ou encore tout simplement rester là à s’oublier dans la contemplation du paysage, comme hypnotisé.
Quelqu’un frappa à la porte, lui rappelant que c’était l’heure du petit déjeuner. Il inspira une grande bolée d’air frais, puis se résigna à fermer la fenêtre et à descendre.
Il se sentait déjà mieux.
La magie du lieu avait opéré. Une fois de plus.
Il venait de trouver son port d'attache.
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Elisabeth LOUSSAUT · il y a
Beau texte.
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Fred Panassac · il y a
Arghhh...Chantal m’a piqué mon commentaire, j’allais faire la même comparaison ! Jolie histoire...un mal pour un bien, sans doute, malgré les études arrêtées. L’espoir d’un bel avenir.
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Chantal Sourire · il y a
Comme la montagne magique...! J'ai aimé ce texte simple qui rappelle l'époque révolue des sanatoriums.
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Ikouk OL · il y a
Merci pour ce memorable bol d’air. Une tres belle histoire: la nature c’est la vie! Mes voix
Oserais-je vous inviter à lire La chartreuse En lice également
(https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chartreuse) Merci

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M. Iraje · il y a
Du grand air à plein poumon ... ! Bref, un souffle.
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Fleur A. · il y a
Bravo !
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Youri Billet · il y a
Merci pour cette nouvelle. J'ai beaucoup apprécié le début avec cette découverte qui frappe le personnage. L'abattement. Puis enfin l'espoir grâce à Dame nature.
Je vous invite à Uriage maintenant : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/rencontre-a-uriage
Qu'en penserez vous ?
Youri

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Houda Belabd · il y a
Mon soutien pour cette oeuvre qui nous parle des hauts et des bas du parcours d'un combattant. Je vous invite à lire mon poème dédié aux loups de l'Isère, ici:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-misereux-loups-de-lisere

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Cyrille Conte · il y a
Bravo pour ce récit d'un lieu, aujourd'hui disparu, dont vous décrivez avec bonheur la vue. Mes voix, et si un autre type d'évasion vous tente :https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-promesse-d-evasion
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alphar X · il y a
J'aime beaucoup le choix du personnage, très ancré dans l'histoire et pourtant inattendu. On imagine très bien la description matinale, bravo.

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-derniers-rayons-de-la-lune