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Porcelaine

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Esteban

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Il m’a pris l’envie de changer de stylo avant de commencer une nouvelle page de mon carnet et maintenant je serais bien tenté d’en tapoter la mine sur la feuille simplement pour repousser le moment d’écrire et éviter la confrontation avec... le vide.
Le TGV a atteint sa vitesse de croisière et tout ce qui me manque déjà s’éloigne derrière moi. Dans environ 4h30 nous arriverons à Paris et d’ici là je tue le temps. Je voudrais étendre mes jambes coincées sous mon sac-à-dos mais je ne peux pas. Au moment de la réservation des billets je n’ai pas prêté attention au fait que mon siège se trouvait dans un « bloc » de quatre places en vis-à-vis et que whoua ! Je ne la remarque que maintenant ! Ma voisine d’en face ! Comment l’avoir manqué ? Elle est si frêle... si pâle comme un ange de papier prêt à se déchirer au moindre mouvement. Son visage est si paisible et serein derrière sa chevelure blonde aux reflets à peine cuivrés... Ses yeux d’un bleu effacé, presque cristallins... Son teint me fige... et son allure... si fine... si fragile d’une pureté légère. J’en deviendrais poète...
En la détaillant je ne peux m’empêcher de penser à la collection de poupées en porcelaine de ma grand-mère qui elles, au contraire de ma « Blanche Neige » de voisine, affichaient le plus souvent un visage rond... sauf... ah oui sauf une... Il y avait en effet une poupée parfaitement ressemblante avec un visage fin et délicat. Je me souviens l’avoir vu pour la première fois plusieurs semaines après que ma grand-mère m’ait emmené vivre chez elle... Et puis... et puis je revois ma grand-mère qui me réprimande sévèrement après que j’ai brisé cette stupide porcelaine. C’est ce jour-là que j’ai compris que les poupées n’étaient pas vivantes. Je l’ai faite tomber mais dans le fracas de chair blanche son regard n’a pas changé, il n’a rien exprimé et est resté simplement inerte.
Je reviens au temps présent et je me sens mal à l’aise... fautif... Fautif parce que sans pouvoir expliquer le pourquoi du comment je sais que quelque chose chez cette femme me plait. C’est naturel mais je ne devrais pas. Je suis marié et heureux en ménage et puis elle ne ressemble pas du tout aux femmes qui pourraient m’attirer habituellement. J’ai une bouffée de chaleur en pensant à ma femme. Alors c’est ça le démon de midi ? Être excité par l’interdit. Je souris, perdu dans mes pensées, et « Blanche-Neige » le remarque, elle me sourit en retour. Non c’est absurde, je ne suis pas un séducteur et même si je le voulais je ne... ouh ! Un instant j’ai imaginé ma main glisser lentement sur son cou. Il est si doux et si fin... Si fin que mes doigts ressemblent à un monstre s’apprêtant à le dévorer...
Je chasse l’image de mon esprit et range mon carnet. Je e remue et me tortille sur mon siège, engourdi par une trop longue immobilité. En regardant autour de moi je remarque que nous ne sommes que trois. Peut-être parce que nous sommes en semaine et alors que je m’en étonne « Numéro 3 » se lève pour répondre au téléphone et quitte la voiture pour la plateforme puis disparait. Immédiatement la situation devient plus intime. Peut-être que je devrais marcher dans le wagon vide, je n’y gênerais personne, où aller jusqu’à la plateforme moi aussi, peut-être passer me rafraichir aux toilettes... J’ai besoin de me détendre alors je ferme les yeux et m’accorde le droit de me laisser aller à mes rêveries...
Et si... et si je posais cette main sur son cou, que je le caressais et que là mes doigts se refermaient comme les serres d’un oiseau. Je ne sais pas pourquoi mais j’aime ça. Hmmm, son visage jusqu’ici si impassible se raidit lentement, silencieusement, dans une grimace crispée. Ses yeux s’écarquillent, plein de surprise. Ils sont maintenant parfaitement ronds et se gorgent de larmes comme deux gouttes d’eau qui coulent jusque sur le dos de ma main. Ils tremblent. Si purs jusqu’à ce qu’un début d’hémorragie n’en rougisse le blanc. Ses petites mains délicates s’accrochent à mon avant-bras avec force. Elle se débat et griffe comme elle peut alors je me penche vers elle écrasant un peu plus encore sa trachée. Elle est si douce et si fragile... J’avance ma bouche tout près de la sienne et dépose un baisé sur ses lèvres devenues bouillantes. Son visage gagne en couleur alors je mords fermement sa langue et me retire. Je relâche son cou et frappe violemment sa joue du revers de la main. Au ralentit son visage vient s’écraser lourdement sur la vitre... Dans mes souvenirs le visage de la poupée se brise en morceaux sur le sol. Alors le bourdonnement sourd au fond de mes oreilles s’efface sous les gargouillis étouffés de sang et je me souviens du fracas de la chair blanche...
Je sursaute à l’annonce du conducteur qui nous avertit de notre arrivée en Gare de Lyon. Le train est à l’arrêt sur le quai et je n’avais rien remarqué. Visiblement je me suis assoupi... quel affreux cauchemar... Ma charmante voisine a profité de ma sieste pour quitter le wagon. J’attrape alors mon sac que je balance sur mon dos et me précipite dans le couloir central pour sortir.
Arrivé sur le quai je suis gêné par une drôle d’impression : un arrière-goût désagréable en bouche et autre chose... sur mes doigts collants... comme... comme une odeur de sang... Je regarde derrière moi vers l’intérieur du train et j’aperçois en face de mon ancienne place le bagage abandonné de ma voisine... Non, les poupées ne sont pas vivantes...

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Florent Paci · il y a
Un texte très moderne, mais teinté d'un fantastique suranné qui lui donne un vrai charme.. Peut-être à cause des poupées ? Mes votes et encouragements ;)
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Esteban · il y a
Merci pour votre encouragement :D
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Sophie H. · il y a
Une chute qui laisse encore le suspense sur la réalité de l'intrigue, j'ai beaucoup aimé! L'imagerie de la poupée de porcelaine collait parfaitement avec le thème à la limite entre rêve et réalité de l'histoire, et c'était beau et terrifiant à la fois. Bravo!
N'hésitez pas à allez faire un tour sur mon oeuvre, peut-être vous plaira-t-elle?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-pierre-tombale-impossible

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Esteban · il y a
Merci. Je rattrape mon retard dans mes lectures et je vous lis très bientôt
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Aurélien Azam · il y a
Brrr... Une histoire glaçante, et une chute polaire !
Bravo et merci pour ce texte, Esteban :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de San", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Esteban · il y a
Merci. Je vous lis très prochainement
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Topscher Nelly · il y a
Texte a la chute surprenante.Mes voix.
Mon texte vous plaira peut-etre ?

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Esteban · il y a
Merci. Je vous lis au plus vite
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Aymie Lou · il y a
J’adore! Et la chute juste top.
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Esteban · il y a
Merci. Premier texte en presque 2 ans :-)
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Keith Simmonds · il y a
Un récit plein de suspense et de frissons ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Sanglante Justice” si vous n’avez pas peur du sang !
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Esteban · il y a
Merci. Je m'en vais découvrir votre texte.
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Keith Simmonds · il y a
Merci d,avance et. À bientôt !
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Abi Allano · il y a
J'aime l'atmosphère de votre récit. La chute est glaçante.
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Esteban · il y a
Merci
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Ginette Vijaya · il y a
Un frisson m'envahit ...
Et si vous le souhaitez , pourriez vous lire et voter pour mon texte" le prix de la mort" qui est en lice en ce moment . Merci .

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Esteban · il y a
Je m'en vais vous lire au plus tôt. Merci
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Jfjs · il y a
Pas vivantes ? Vraiment ?
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Esteban · il y a
C'est ce qui se dit semble-t-il ;-)
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