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Ciruja

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Mozart du ciseau, Beethoven de la lame, Verdi de la lotion, Ramon Lezcano officiait depuis la fin des années cinquante dans un vieux salon décati de l’avenue San Martin à San Miguel de Tucuman. Ce commerce répondait au curieux nom de Chez nous, pour un Argentin qui aurait tendance à le prononcer « chaise nousse ».
Ce coiffeur-barbier n’était jamais allé à Paris et en France, mais il avait un diplôme de l’académie L’Oréal et avait appris la coupe à la navaja grâce à des maîtres hexagonaux.
Résistant à toutes les tempêtes de la spéculation immobilière, Ramon exhibait dans cet hyper-centre bourgeois sa nostalgie, ses vieux airs de tango, son italianité, ses azulejos et cette clientèle exclusivement masculine qui sentait bon l’eau de Cologne et l’aftershave.
Avec son rasoir, il repassait délicatement un peu de mousse à raser sur la joue gauche de son client, plus jeune que la moyenne des habitués.
Ce type avait pénétré dans son salon avec une barbe de montagnard et une fine moustache, curieux contraste.
— Je m’occupe de la moustache, monsieur ? demanda-t-il.
— Non, il faut la garder, c’est ma marque de fabrique, ma signature, répondit le client.
Son acolyte était derrière Ramon Lezcano, assis sur une des chaises en formica et il lisait un vieil illustré tout en jetant de temps en temps une œillade aux miroirs qui ornaient le commerce.
— Sa marque de fabrique, marmonna-t-il derrière son menton glabre.
Ramon savait ce qu’il avait à faire. Il s’exécuta. « Por una cabeza » chanté par Carlos Gardel rythmait ses mains expertes. Il était rapide sans se précipiter. Il glissait, enlevait une touffe, prenait à bras-le-corps les parties les plus drues de la barbe de monsieur qui ne serait plus qu’un vague souvenir dans une dizaine de minutes.
A soixante ans, il était toujours aussi alerte, surfant sur la peau pour éviter la coupure. Chez lui, on ne saignait pas.
Le rasé fermait les yeux, chantonnant avec les dents l’air de Gardel immortalisé par le cinéma.
— Personne n’a jamais chanté comme le petit Carlos, dit le vieux sur sa chaise.
Ramon tremblait de voir son air préféré martyrisé par ces deux intrus.
— C’était un Français, sa mère était native de Toulouse, une pauvre lavandière qui avait traversé l’Atlantique avec son petit Charles âgé de deux ans, poursuivit le vieux.
— Racontars que tout cela, il était Uruguayen, déclara le client, n’est-ce pas ?
— C’est un grand mystère, conclut Ramon qui se remit à son premier labeur.
Au fur et à mesure que le client s’allégeait de sa fourrure faciale, Ramon estimait qu’il était en présence d’une personnalité devenue de suite beaucoup plus familière. Ce visage, assez beau et avenant, lui disait quelque chose mais il n’arrivait pas encore à mettre un nom sur ces traits. Un curieux aigle tatoué entre l’oreille droite et la base du cou apparaissait au grand jour. Le barbier fit un long saut dans le temps, une époque sombre pour son pays et pour lui, un immense cauchemar éveillé. Au bout de quelques secondes, l’évidence s’affichait sous ses yeux.
Son client n’était autre que Carlos Aguiler, surnommé « l’aigle blond », soldat dur au mal formé à l’école navale de Buenos Aires.
Une école qui préparait plus à la torture qu’à l’exploration des sept mers.
C’était aussi une marque indélébile pour les opposants tucumanais qui se souvenaient tous de « l’aigle blond », qui montrait ses ailes mais pas ses yeux.
Ramon, qui n’avait jamais été dans la contestation, connaissait son regard.
L’officier tortionnaire avait pu échapper à un juste châtiment en se laissant mettre en prison un an pour la forme.
Cette terreur était maintenant entre ses mains.
Un simple coup de rasoir, tranchant, et il débarrasserait son pays de cette ordure.
Le vieux était peut-être armé, il l’était vraisemblablement comme tous les salauds de son espèce, mais son arme devait être dans une des poches de son blouson à vue de nez.
Après avoir saigné « l’aigle », il pourrait balancer la chaise du cadavre sur l’intrus ou alors lui jeter la lame en plein corps. Il y aurait du sang, des cris, à n’en pas douter. Sa blouse n’aurait plus cette blancheur immaculée. C’était au bas mot une action de trois, quatre secondes, pas plus. Pas simple, mais pas impossible non plus pour quelqu’un qui avait une expérience dans les forces armées.
Il leva son rasoir qu’il savait sûr et solide. L’éclat brilla dans le miroir. Quelques centimètres encore !
Le vieux leva la tête puis la remit dans son illustré.
Le petit bout de poil qui se nichait dans la fine cavité séparant le menton de la lèvre inférieure partit en morceau, exécuté par deux attaques croisées.
Ramon souffla. Il regarda son client qu’il avait tué dans sa tête. C’était un salaud certes mais c’était avant tout un client. Lezcano n’était pas un meurtrier, c’était un artisan, un travailleur, un monsieur tout-le-monde qui ne pouvait et ne voulait pas rentrer dans la grande Histoire. Chez nous, on ne saignait pas, se plaisait-il à répéter à ses clients.
Carlos Aguiler se leva, il était satisfait du résultat. Il s’admira un temps devant le miroir, certain de son effet, puis rangea sa mèche.
Il fouilla dans sa poche et donna un pourboire généreux à Ramon qui l’accepta machinalement.
Immobile, il entendait « l’aigle blond » parler de l’insécurité ambiante, du doux temps du règne militaire et du nécessaire appui que le peuple tucumanais devait donner à la candidature de l’ancien officier Bussi.
Ramon mit quelques minutes à encaisser sa honte et son effroi, puis il prit un balai et s’attela à un nettoyage rapide et nerveux en bon professionnel rigoureux.
Dehors, un rayon brûlant chassait des rues commerçantes les derniers badauds imprudents.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Je relis ce superbe texte pour lequel j'ai voté et dans lequel un barbier découvre qu'il est train de raser un tortionnaire de la pire espèce. La lame s'abattra-t-elle sur le cou de ce client ce qui ne sera que justice ? Bravo, Ciruja, de nous avoir fait frémir un instant !
Mon sonnet "Spectacle nocturne" que vous avez soutenu est maintenant en finale printemps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Le soutiendrez-vous à nouveau ?
Bonne journée à vous.

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Fred Panassac · il y a
Attiree par le titre en espagnol je ne suis pas déçue de ma lecture. Votre texte est très fort, et bien sûr beaucoup plus efficace que si le barbier avait réalisé sa pulsion de vengeance. Là, des décennies de dictature sont évoquées en quelques phrases et surgissent dans les pensées du protagoniste. Dommage que je sois passée à côté pour le prix mais il n’est pas trop tard pour apprécier !
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Lélie de Lancey · il y a
Superbe découverte que ce texte au hasard de mes visites... J'aime beaucoup :)
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Ciruja · il y a
Merci pour votre avis
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Paul Thery · il y a
Un suspense mené de main de maitre. Bravo !
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Zurglub · il y a
Il regarda son client qu’il avait tué dans sa tête... cette phrase est vraiment percutante et votre texte vraiment bon. bravo !
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Charles Dubruel · il y a
merci de vous être abonné à mon pauvre site. j'espère que nous pourrons échanger de sympathiques commentaires
charles dubruel

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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite et prenante ! Mon vote ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Jean Calbrix · il y a
Dès le début, la description du maniement du rasoir nous suggère qu'il se passera quelque chose chez le barbier. Les choses se précisent... jusqu'à la chute que l'on attend pas ! Bravo, Circuja, pour ce texte "folklorique" bien ficelé ! Je clique sur J'aime.
Je vous invite à venir lire mon dernier sonnet : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous et bonnes fêtes de fin d'année

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Ratiba Nasri · il y a
Excellente TTC bien construit avec une belle histoire. Un barbier face à un dilemme : doit-il tuer cette crapule de Carlos... Merci pour le partage !
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Ciruja · il y a
Merci
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Charles Dubruel · il y a
Figaro, par ci, ...Figaro, par là...!
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j'ai aussi des textes en compet. si vous avez la curiosité de venir les lire, j'aimerais bien avoir vos commentaires

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