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Politiquement incorrect

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Evadailleurs

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Je venais de quitter la maison de retraite où séjournait une tante âgée.
La civilité nous contraint à ces usages que j'ose qualifier d'épouvantables corvées quand la personne en question, perdue dans un univers hors de la réalité, reste indifférente à notre présence, ou pire, se montre agressive et injuste .

Je sortais donc de cet établissement à la fois soulagée - j'avais accompli ma B A- et passablement agacée : pourquoi se fixer de telles obligations quand elles ne sont pas appréciées ? Ah ! je n'étais pas prête à la renouveler, cette visite !...

Et, pour rentrer, il me fallait emprunter une route sinistre , étranglée dans un val brumeux . A droite, une sapinière s'étageait jusqu'au sommet de la côte , assombrissant le paysage; sur la gauche, un cours d'eau torrentueux la longeait en s'engouffrant entre des rochers .

Soudain, face à moi, une silhouette... le pas hésitant, le maintien légèrement courbé d'une personne âgée...

Aussitôt, je ressentis le noeud dans l'estomac qui, toute mon enfance, a empoisonné mes matins d'école, un spasme amer sourdait au fond de moi.
Il n'y avait qu'une personne pour déclencher ainsi la panique de tout mon être:
c'était ''elle'', j'en eus la révélation immédiate, mes entrailles l'avaient reconnue avant mon cerveau ! Elle : l'institutrice de mes huit ans . Plus de vingt années après, rejaillissait le sentiment d'injustice gravé en moi . Et la violence qu'il engendrait . Une bouffée d'agressivité me domina...

Sans que j'en aie conscience- j'étais bien trop troublée- le volant de ma voiture obliqua imperceptiblement vers la gauche. Il fallait que j'en aie le coeur net . La haine que je vouais à cette femme depuis si longtemps était tenace. Je roulais lentement pour être certaine qu'il s'agissait bien de ce démon .

Angèle V. ! Jamais prénom aussi éthéré ne fut si mal porté ! Une femme sèche et grise pour qui psychologie et pédagogie se résumaient à des diktats... Eduquer, mais non instruire. Eduquer à coups de férule comme si elle avait eu affaire aux pires délinquants .

La vieille venait vers moi en longeant la route sur une portion sans trottoir. Personne d'autre qu'elle et moi sur cette voie forestière... Ce serait si facile...
J'étais à fleur de peau, je sentais s'accélérer les pulsations de mon sang au rythme des scènes d'autrefois que je revivais en pensée .

Former, dresser, dompter, exercer son autorité, mais mâter toute personnalité, toute curiosité. Du calcul, de la grammaire à tire-larigot, mais jamais de musique, jamais de dessin . Les règles seulement ! Pas de temps à perdre !

La rage me submergeait au souvenir des punitions injustes, des gifles distribuées .

Une enseignante, ça ! Elle était à moins de cinquante mètres à présent.. .Mon pied appuya sur l'accélérateur et la R5 fila plein pot vers sa cible . Car j'avais le sentiment que ma voiture faisait corps avec moi, prenait mon parti, sans condition, et s'associait à ma vengeance , tel un chien de garde bien dressé.
Je ressentis avec un plaisir sauvage le choc de la percussion. La vieille avait quasiment volé en l'air, effectué un salto indigne de son âge , ''culbute'' était plus exact, mais ce que je savourai, c'est qu'elle quitta un bref instant la terre ferme pour rouler sur la berge de la rivière quelques mètres plus bas. Et à quelques pas des tourbillons du cours d'eau. Un coup de pied aurait suffi...

Mais l'imaginaire vous jue parfois de ces tours...

Face à moi, la vieille souriait . Inconscience du grand âge ou espoir d'une fin de vie ? car elle voyait bien que la voiture fonçait droit sur elle .

Je fus tellement surprise de cette réaction que le coup de frein soudain et brutal fit caler le moteur. Elle souriait toujours . Le sourire édenté, pitoyable des vieux.

Mon coeur reprit peu à peu son rythme normal, mes bouffées d'agressivité s'évanouirent aussitôt , comme on affale la grand voile par mauvais temps .
Je me réappropriai des moeurs civilisés.

Mais je peux bien l'avouer: si je l'ai évitée in extremis, l'horrible institutrice, c'est moins par humanité qu'à la pensée des multiples ennuis qu'il m'aurait fallu affronter .
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Utilisateur désactivé · il y a
J ai souri desolee en lisant votre chute!!! Très bien menée cette histoire ! Certains instit étaient durs c est vrai..
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Evadailleurs · il y a
Merci d'être passée par ici !
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Emma · il y a
Je n'ai pas le souvenir d'institutrice à qui je voudrais "faire la peau". Mais d'une ou deux personnes aussi malveillantes, oui... heureusement que la peur des conséquences retient ! Cela dit, j'espère que dans le souvenir des mes élèves, je ne serai pas cette horrible institutrice ! Je ne crois pas, mais sait-on jamais...
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Joëlle Brethes · il y a
Comment diable ai-je fait pour ne pas avoir vu passer ce TTC-ci ! ;-)
Je me suis demandée dès l'apparition de ce "mauvais souvenir d'enfance" ce qu'allait faire le "je" plein de ressentiment ;-) Mais il y a (heureusement !) loin du fantasme à sa réalisation, et la vieille mégère aura encore longtemps à supporter ses aigreurs et ses douleurs... C'est d'ailleurs une bien meilleure vengeance ! ;-)

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Jean Calbrix · il y a
Une histoire fort bien construite, les griefs qui s'accumulent en même temps que la haine s'accroît. Mais le passage à l'acte n'est pas le "privilège" de la majorité des gens (sinon, le pays ne serait qu'un vaste cimetière) et l'argument des ennuis que pourraient causer l'acte n'est certes ce qui a pu arrêter la jeune femme victime des sévices de son institutrice. Bavo donc, Evadailleurs, pour votre TTC qui pose crûment la question de la vengeance ! Vous avez mon vote.
Si vous avez un peu de temps, j'ai une nouvelle tragi-comique ici : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-societe-fait-un-carton

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Evadailleurs · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire qui m'a touchée ! je vais vous lire de ce pas .
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Jo Hanna · il y a
Très sympa ce texte, on a presque envie de voir le personnage aller jusqu'au bout, presque, je suis pas si sadique... Que de souvenirs à travers ce texte ! Très bien écrit, je vote !
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Cajocle · il y a
Moi c'était une prof d'anglais.
Mais, ici, sur Short, tu aurais pu te lâcher et en faire de la bouillie...

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Evadailleurs · il y a
Bonne idée , pour un prochain texte : j'ai une autre harpie en mémoire ...
Merci de m'avoir lue !

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Ghost Buster · il y a
Bah, nous t'aurions apporté des oranges par solidarité.
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Utilisateur désactivé · il y a
Je suis comme vous, comme beaucoup. Moi j'avais un prof de français qui s'était mis un jour à décliner nos caractères respectifs, comme ça pour s'amuser. Il s'était mis ce jour là à déambuler lentement dans la classe et s'arrêtait sur chacun d'entre nous, la main en l'air, jouant avec ses doigts, faisant bizarrement glisser son pouce sur chaque doigt jusqu'à l'index, plissant les yeux comme un chat. Il m'avait dit avec une méchanceté que j'entends encore aujourd'hui : "lui ? Il est gentil", suivi d'un petit rire moqueur. Alors moi ce mec là, pareil mais je suis pas sûr de freiner ! Euh, au fait, je vous raconte ma vie, mais j'ai bien bien aimé, c'est bien écrit, simplement avec des mots vrais! Mon vote!
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Evadailleurs · il y a
Merci, Luc ; c'est vrai qu'il y a eu une époque où l'instit' était seigneur et maître ...
Sympa de m'avoir lue !

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Claudine Lehot · il y a
Elle a eu chaud !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Ouf ! Je suis soulagée d'avoir laissé de bons souvenirs à mes élèves ! :-))
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