Points de chute

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La réalité dépasse souvent la fiction, l'absurde est omniprésent, le paradoxe est désirable  [+]

Ça a commencé assez banalement. J’avais acheté un nouveau smartphone. Ne sachant que faire de son prédécesseur à clapet qui avait rempli son office consciencieusement pendant 10 ans, je cherchai la façon la plus ludique – pensai-je – de m’en débarrasser. Je me filmai donc en train de le lâcher depuis des hauteurs croissantes : 50 cm, 1m, 1,50 m... jusqu’à ce que l’écran se casse puis que l’appareil cesse de fonctionner. En l’occurrence, il expira à 3 mètres, ce que j’estimai plutôt honorable : une brève recherche sur internet m’avait appris qu’une chute accidentelle de portable se produit en moyenne à 1,27 mètre du sol.
Je n’en étais pas à ma première tentative. Vingt ans auparavant, lors d’un anniversaire que je célébrais à l’Oasis et au Savane, j’avais entrepris de vérifier avec mes copains si le chat retombe toujours sur ses pattes. Y compris du toit d’un immeuble de 20 étages. Le félin avait dû sa vie sauve à une intuition de mon père qui avait surgi in extremis de l’escalier de service. C’est à l’attention des mêmes copains, devenus depuis de respectables pères de famille, que je postai, comme une revanche sur le vol avorté de Félix, cette première vidéo. Or elle dépassa les 5000 vues, et je pus en déduire que non seulement mes copains, les copains de mes copains, mais aussi un certain nombre d’inconnus avaient visionné cette potacherie. C’était encourageant.
Alors mon nouveau portable servit de martyr numéro 2, validant ainsi la prophétie biblique selon laquelle les premiers deviennent les derniers. Ce smartphone ne valait pas tripette au regard de son prédécesseur : à 1 mètre il n’était pas indemne, il s’en sortait avec force griffes et éclats. A 1 ,50 mètre c’était la mort clinique, ce qui laissait peu de marge par rapport à la moyenne fatidique : un individu de plus d’1m80 consultant debout ses SMS faisait courir un péril mortel à son terminal. Mais je m’en foutais : un bon portable était un portable mort.
Cette vidéo fit 7000 vues, la troisième 8000. La croissance fléchissait. Il me fallait autre chose. Alors je créai une chaîne YouhouTube, que j’intitulai de façon pédante The rise and fall , je composai des bandes annonces hollywoodiennes et des titres les-plus-superlatifs-au-monde pour attirer le chaland. Si dérisoires qu’auraient pu paraître ces subterfuges, une petite communauté de fans finit par se constituer, qui m’assura une base solide de spectateurs réguliers. Qui étaient-ils ? J’essayais parfois de me les représenter dans leur ensemble : à 100 fans, c’est comme si je me représentais au café-concert, à 2000, comme si je jouais à l’Olympia, et si jamais j’atteignais un jour les 80 000, je remplirais de groupies frétillantes le parc des Princes.
Au fur et à mesure que les requêtes s’amoncelaient dans la section des commentaires (« tu pe fR le test avec un Ouahouahwei P9 ? » , « sa déchireré si tu balancé un Samsaoûle S7 » ) je n’eus pas le courage de dire non au moindre de ces caprices. Et ce début de faiblesse eut des conséquences incommensurables.
Lorsque le temps et l’argent dépensés à produire ces contenus atteignirent des niveaux indécents, se posa la question du modèle économique de ma petite entreprise. Quand j’eus, en effet, soumis à mes tests les téléphones les plus utilisés du marché, il fallut alors lâcher des montres connectées, faire dégringoler des tablettes, larguer des téléviseurs 4K... Au début je me débrouillais en récupérant de mes proches des appareils en parfait état de marche mais délaissés par leurs propriétaires au profit de plus récents. Cependant rien n’excitait plus mon public que la chute au ralenti d’objets hi-tech flambant neufs, dont je prouvais l’origine en brisant les sceaux de garantie en de longs plans-séquences à l’érotisme trouble. C’était comme offrir en pâture à des milliers d’yeux pervers le spectacle du viol d’une vierge.
Le solde de mon compte en banque enregistrait une chute encore plus vertigineuse que celle d’un woofer de home cinema précipité du haut du Burj Dubai. Alors, usurpant le principe du financement participatif j’entrepris de proposer un contenu haut de gamme à un public trié sur le volet. Ces VIP avançaient les fonds nécessaires à la réalisation des projets, de plus en plus délirants, que je leur présentais. Contrairement à Youhoutube, seuls les généreux donateurs pouvaient visionner en direct, puis re-visionner les séquences qu’ils avaient contribué à produire. Quand j’eus atteint les 10 000 excentriques prêts à lâcher régulièrement quelques euros, je pus soumettre aux lois de la pesanteur non plus quelques smartphones à 1000 €, mais des Kawasaki, des Porsche sorties de concession, que je poussais du bord d’un ravin. Comme à la roche de Solutré, c’était les chevaux moteurs qui venaient, affolés, goûter aux vertiges de l’abîme. Le comble fut atteint avec un petit hélicoptère à 130 000 €, qui lui aussi vérifia les lois de Newton. Mais mon public en voulait toujours plus.
Ainsi, ce fut sans aucune indignation que j’appris l’ultime caprice de mes fans : que je sois, moi-même, l’objet du dernier largage. C’était, au fond, l’aboutissement de la logique que j’avais mise en place : celle du toujours plus excentrique, du plus inédit, et oserai-je le dire, du plus rock n’ roll. Je pris même cette requête comme une sorte d’hommage. N’y a-t-il pas de plus belle fin pour un artiste que de devenir sa propre œuvre ? J’aurais pu monnayer une fortune cette ultime prestation, mais c’eût été absurde : je ne laissais ni veuve ni orphelins dans le besoin, j’étais libre de choisir ma fin sans la moindre espèce de regret.
Mon saut de l’ange depuis l’avion fut à la hauteur des attentes de mon public, qui put constater que le manque de parachute améliore considérablement l’aérodynamisme. Alors que le sol se rapprochait à toute allure, je repensai soudain à Félix, qui était sur le point d’avoir sa revanche posthume. Quelle ironie ! Mais, comme dans toutes les histoires, il n’y a que la chute qui compte.
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