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JiJinou

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FINALISTE
Sélection Jury

Le voyage s’arrête donc là. Plus de bruits de moteur, plus de courses-poursuites pour rester vivants. Meriem et moi sommes échoués sur ce parking maudit en périphérie de Paris. Nos voitures sont nos maisons de fortune. Nous tentons malgré tout de survivre dans ces épaves qui abritent notre peuple sans attaches, pétrifié par le trop froid, alourdi par le trop chaud, tandis que le monde va si vite.

Chaque réveil, chaque pensée me replongent dans l’absurdité de ma situation. À l’âge de seize ans, j’ai quitté la maison en hurlant à mon père : « Tu m’as donné ta boue et j’en ferai de l’or ! » Depuis point d’Eldorado, juste une vie minable d’intérimaire chez un grand fabricant d’automobiles françaises. Je visse, dévisse, revisse tous leurs petits mécanismes des boîtes de vitesses jusqu’à en perdre la raison. Jamais de temps morts, toujours les mêmes gestes. Plus je suis cabossé, ma carcasse de tôles froissées percluse de rhumatismes, mon âme tous feux éteints, plus les voitures carburent au luxe, à l’intelligence et la performance. Je vis un crash test permanent.

Heureusement, Meriem est près de moi. Elle occupe la petite Fiat Panda Orange à côté de Titine, ma 205 commerciale rouge. On est arrivés le même jour quasi à la même heure. « Mektoub, c’est le destin » sont les premiers mots qu’elle m’a dits en haussant les épaules. La Belle ne parle pas beaucoup. Ça tombe bien, moi non plus ! Faut dire que travailler de nuit n’aide pas à la discussion. Depuis, nous sommes devenus amis de galère. Alors, je veille sur elle la journée, quand elle dort, et me charge de la bouffe. Meriem s’occupe du linge et des papiers. Un juste partage des tâches ! Seulement, cette routine de la misère nous rend apathiques. Comme si nous étions perpétuellement condamnés à occuper la place du mort. Limités aux besoins essentiels, nos mouvements se font lents comme désarticulés. Des pensées sombres m’envahissent. Telles les brumes épaisses et mortifères des cimetières, les fumées d’un immense incendie se propagent par-delà l’horizon. Au loin, la petite panda et Titine prennent part à la fête et fusionnent leurs couleurs aux flammes chatoyantes. Un spectacle hypnotique et prémédité. J’ai tout juste le temps de récupérer nos affaires. Meriem me fait signe de la suivre à son travail : « Appelle ton patron, ce soir, c’est relâche ! »

L’hôtel Formule 1, lancé à toute vitesse, sonnera-t-il comme un nouveau départ ? Repartir de zéro, installés dans une chambre exiguë et insipide, semble irréel. Pourtant, une lueur d’espoir apparaît lorsque nos deux regards se croisent...

PRIX

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Lange Rostre · il y a
Un texte qui prend au ventre mais qui garde la perspective d'un espoir. Les boites de vitesses...c'est imaginé, c'est dans quelle région ?
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Gabriel Epixem · il y a
J'aime votre écriture. J'aime les fins pleines d'espoir aussi. Bravo.
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Alain de La Roche · il y a
Une fin qui ouvre une fenêtre d’espoir vers des jours plus paisibles.
Mon soutien.

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Hamza DIB · il y a
Bonne chance à ce texte
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F. Gouelan · il y a
Un horizon bouché, fait de routine et de misère, sans rêve, désarticulé. L'écriture s'ajuste bien en traduisant cette ambiance rouillée, au point mort.
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Thara · il y a
Une histoire qui commence sur de tristes notes. Une vie qui stagne au "point mort" et au bout du tunnel peut-être une éclaircie semble poindre...
+ 4 voix !

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Hervé Mazoyer · il y a
Cela n a pas toujours ete comme cela en France...le travail etait une garantie pour pouvoir se loger se nourrir correctement...le phenomene des travailleurs pauvres est un drame pour ceux qui donnant le meilleur d eux memes dans des taches souvent ingrates n echappent pas aux affres de la pauvrete...pour cette touchante evocation ecrite avec talent mes voix pour vous...
Je suis en lice avec trois textes dont l un est aussi en finale.
Si vous le souhaitez sans obligation et la condition ultime qu ils vous plaisent vous pouvez les soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-loup-et-les-agneaux-1
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-vos-risques-et-perils
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/l-ultime-experience

Tres amicalement.

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Claire Bouchet · il y a
La dure réalité de notre société d'aujourd'hui : travailler mais ne pas pouvoir vivre dans un chez soi décent. Une petite note d'espoir, à la fin.
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Yves Le Gouelan · il y a
La Formule 1 d'un côté et le Formule 1, combien de mondes les séparent. C'est deux-la ont leur formule à eux pour trouver leur part de bonheur.
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JiJinou · il y a
Merci Yves.
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Mome de Meuse · il y a
Un texte bref mais qui serre le coeur: et cette formule terrible dans sa sobriété : " la routine de la misère. .."
Bonne chance à vous.

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JiJinou · il y a
Merci d'être passé me lire Mome de Meuse.
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