Poids poitrine

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J’ai rêvé qu’on plongeait mon visage dans un bouquet de plumes. J’en suis ressortie avec des ailes, couverte de nuages, pleine de –
La lumière du jour éclate mon rêve.
De l’autre côté du lit, la place est vide. La couverture est rejetée, le coussin froissé, creusé, mais l’odeur de l’être aimé persiste, s’allonge sur mes paupières et m’embrasse comme un baiser... Il est parti. Déjà. Quand d’habitude c’est moi, à cause de mon travail, qui a la possibilité d’observer son visage endormi. Sensation étrange de se réveiller seule.
Hier, les médecins ont décidé de commencer la chimiothérapie. Ils ont enfoncé une tuyau plein de produits chimiques sous ma peau. Le poids dans ma poitrine s’est démultipliée, les os, le foie, les poumons, ils peinent tous à opérer maintenant. Je ne comprends pas. Il y a de l’érythropoïétine dans mon sang, disent-ils. Le cancer s’est répandu en métastases à travers mes cellules, disent-ils. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde raconte que mon corps agit pour me tuer, à quoi bon la nature trahit-elle ses créatures, tout le monde a perdu la tête, c’est sûr.
Sous la couette, la chaleur est insupportable. Les draps collent, les draps m’étouffent. Des images me submergent, des blouses, des lits, des drogues, et tout bas je formule le vœu qu’elles s’arrêtent. Je ne demande rien d’autre que le sommeil. Mais les images font la sourde oreille et, dans la moite obscurité, elles continuent à circuler, à se répéter, alors en colère je soulève la couette et d’un coup je suis débout.
Des touffes de cheveux tombent sur le parquet, se prennent dans mes orteils et dans les lattes. Il y en partout sur les draps, en touffes fines et éparpillées, partout dans mon cou et ma poitrine. Chaque jour, à présent, ma peau empestera les poils crâniens. Face au miroir, je m’efforce tant bien que mal de maquiller les couleurs perdues. Je remets les choses à leur place. Je gomme les cernes. Je positionne la perruque derrière les oreilles. J’essaye de ressembler le moins possible à ce que je suis.
Voyons... Une personne en bonne santé a-t-elle soif le matin ? Bien sûr, toute personne active digne de ce nom prend un café avant de partir travailler. Je me glisse dans un jogging et mes pieds me portent jusqu’à la cuisine.
La machine à café produit un bruit terrible. Brrr... Je m’assieds en attendant sur l’une des chaises de la table qui fait face au frigidaire. Ma fille a y déposé un petit mot : « Maman, il faut garder confiance, et ne pas se mettre en colère contre ton beau sein... » et je me dis malgré moi qu’il suffirait d’une lettre même pas, d’une vaguelette, pour y découvrir un présage de ma mort. Tom-beau sein. Une belle fin non ? –
J’entends d’ici les échos de la matinée : ma petite fille qui boit à toute vitesse son bol de céréales, pressée par l’heure et les insistances de son père. Les échos me traversent sans me toucher. Brrr... Je me lève pour attraper la tasse de café. Je me rassois. Je n’ai pas soif. Avec un effort surhumain, mes pieds me tirent hors de la cuisine, n’importe où, mais dès que j’aperçois le siège moelleux du bureau, je m’y installe. La chaise tourne et tourne sur ses vis pendant que je pose la tasse de café. Je ne touche à rien. Ni aux marchés financiers, derrière l’écran de l’ordinateur, ni aux projets de marketing amorcés quelques mois plus tôt, avant que les premiers symptômes n’apparaissent : je les oublie tous. Mon reflet dans l’écran noir ne bouge pas. Toujours ces – Journée inutile.
Mes pieds me trainent vers la chambre.
Je plonge sous la couette, au plus profond de la chaleur des draps, et je laisse revenir les images et les souvenirs, les blouses, les lits, les drogues, tout ce qui peuple mon quotidien à présent. Je m’y accroche avec le désespoir de celle qui n’a plus rien à vivre. Ni aujourd’hui, ni demain. Parfois, je m’imagine qu’il n’y aura pas de jour d’après. J’ai entendu la rumeur, malgré l’isolement que je dois subir. Des milliards et des milliards de cellules me la rapportent chaque jour, en tambourinant contre l’endroit qu’elles désignent. Ablation du sein, disent-elles. Un énorme trou à la place du cœur. Un abîme dans lequel vont tomber mes rêves, murmurent-elles. Déjà plus de cheveux. A quand c’est le reste ?
Tu vas négliger d’accueillir ta fille à la rentrée des cours. Elles disent avec des bourdonnements, elles disent des mots terribles, elles disent – voilà ce qu’elles disent. Partout sur ma peau, leurs paroles se plantent pour l’éternité. Nous crevons de soif. Nous crions sans voix. Et le soir, à l’heure où l’être aimé est de retour, tu ne vas sentir ni ses pleurs ni son amour.
Il est trop tard pour dormir, dit-on. On demande qui est cette femme qui ne fait et ne peut que dormir. Elle s’enfonce, regardez comme elle s’enfonce dans le matelas, elle devient elle-même sa propre masse, une épaisse masse de silence et d’absence.

- Maman !
Une pluie de fleurs tombe sur mon visage. J’aperçois des pétales écarlates, des corolles jaunes d’or, des pistils au citron, et entre eux le visage souriant de ma petite Victoire.
Ma voix râpée lui demande pourquoi elle n’est pas à l’école.
- Mais Maman, parce que je passe la journée avec toi !
Pourquoi elle m’a apporté des fleurs.
- Mais Maman, parce qu’elles sentent si bon ! Elles sont légères au toucher, comme des plumes...
C’est vrai. Par-dessus la couette, le bouquet effleure mon corps avec une douceur presque ailée. Malgré la présence de l’énorme bouquet et celle de ma fille qui, sans attendre aucune invitation, s’est glissée entre mes bras avec tendresse, je me sens soudain le poids d’une plume.
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