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« Plutôt mourir »

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Claude Vallet

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Depuis quelque temps les signes s'étaient multipliés, à commencer par cette porte qui ne fermait plus malgré les interventions coûteuses et répétées du gars de chez Casto-là-où-y-a-tout-ce-qu'il-faut.
Ces petits indices dont on se fout quand on est dans la force de l'âge ne trompent pas le vieillard aux sens aiguisés que je suis.
Elle rôdait.
Je dis Elle car en la féminisant je l'espérais moins funeste.
Comment j'ai aiguisé mes sens diminués par une sinusite chronique et une perte de goût pour tout ce qui s'éloignait de la marmite sarthoise au Jasnières ? C'est facile.
Je ne quittais plus mes lunettes même pour dormir et j'avais poussé à fond le volume de cette prothèse auditive bluetooth assemblée par les doigts agiles d'un petit taïwanais; ça m'intriguait ce bluetooth dans une prothèse auditive... je ne voyais pas de rapport entre des dents bleues et des oreilles, à moins que ce petit gars n'ait été contraint à assembler en même temps des brosses à dents. Faut s'étonner de rien avec ces gens-là.
Toujours est-il que les signes étaient bien présents car Elle rôdait aussi dans le regard de la citrouille.

Oui, j'avais rapporté de ce que je considérais comme mon tout dernier voyage à Las Vegas une imposante citrouille d'Allo-Wynn ciselée et décorée avec amour par mes deux fistons et leurs bruyantes progénitures, un cucurbitacée – ce mot m'avait fait rire autrefois – dont les yeux vacillaient tristement à la lumière d'une maigre bougie et que j'épiais avec les miens qui vacillaient tout autant.
Ainsi Elle rôdait.

J'angoissais à l'idée que lorsqu'Elle aurait accompli l'irréparable il ne resterait à ma place qu'un tas de poèmes et de prose éparpillés dans ce qu'on nomme singulièrement le Cloud et sauvegardés sur mon ordinateur dont les halètements étaient bien une preuve supplémentaire qu'Elle rôdait plutôt qu'une obsolescence sournoisement programmée.
Sauvegarder... quelle foutaise ! Qui s'intéresserait à tout ça après moi ?
Avais-je seulement ouvert une fois le répertoire de nos photos de vacances à Palavas les Flots depuis le départ de Germaine ?

Je laissais aussi mon cher, mon très diesel sur lequel lorgnait le gouvernement à la recherche d'un surpoids de CO2 avec un œil plus noir que le pot d'échappement.

J'en était là de mon inventaire pré-posthume quand je fis un bond dans le lit comme je n'en avais plus fait depuis la dernière turlute de Germaine en 2006... non j'exagère, c'était en 2007.
C'était précisément le soir du 17 mai, jour où Grillon avait été nommé premier ministre car Germaine vénérait Grillon depuis qu'elle avait fréquenté avec lui l'école communale sarthoise de Cérans-Foulletourte... allez savoir où la vénération prend sa source ? Dans la Sarthe ? Bref j'ai fait ce bond dans mon lit mais sans jouissance.
Seule la porte d'entrée venait de geindre.

J'ai aussitôt repris mes notes pour adopter l'attitude adéquate bien que l'heure ne soit pas à l'adoption.
Je m'étais tellement documenté sur le sujet, j'avais pris tant de notes et même appris des chansons à caractère exorciste.
Dans le cas présent il était recommandé de fredonner :
« La camarde j'ai aperçu Ton nez dans la serrure
La camarde j'ai tout vécu Avant la courbature »
C'était du Bruel ou du Fréhel, quelle importance ?
Les quatre chats qui dormaient sur mon lit avaient disparu, ils n'aiment pas quand je chante... Germaine non plus n'aimait pas ça.

« C'est toi, Germaine ? »
Qu'est-ce qui me prend ? Germaine nous a quittés les chats et moi quand son Grillon a été... bref.

Une angoisse m'étrangle. Et s'ils revenaient, tous les deux ? Elle pour le pire puisque j'avais – selon elle – eu le meilleur et lui pour... non, Plutôt mourir.
Chuut ! Je suis certain d'avoir crié ce « Plutôt mourir »
Elle qui rôde l'a certainement entendu comme un appel vibrant.
J'enfile mes charentaises – sans doute pour la dernière fois – et je descends l'escalier pour la même dernière fois.
Sur la table la citrouille a les yeux éteints et dans l'entrée ma faux a disparu, une vraie faux que j'avais moi même battue au marteau car si je dois mourir la gorge tranchée, je préfère que ce soit sans bavure.
Une imposante forme sombre se relève péniblement dans le corridor; elle a dû trébucher sur ma vraie faux.
« Germaine !»
«Fait chier... tu peux pas t'empêcher d'laisser traîner tes affaires n'importe où ! J'me suis coupée sur ce machin, ça pisse grave »
Le visage ensanglanté est encadré de boucles rousses montées en choucroute, ça ressemble assez à Germaine.
Je ne sais que dire alors je lâche un : »Qu'est-ce que tu fous là ? »
Elle roule des châsses comme une possédée : »T'as quoi à l'oreille ? Elle est toute bleue »
«T'inquiètes pas. C'est du bluetooth »
J'ai l'air de parler chinois ou taïwanais.
Germaine s'affale sur une chaise : »Oh j'm'inquiète pas. On peut parler ? »
J'éprouve le besoin de m'asseoir moi aussi : »Euh... C'est à dire que j'attendais quelqu'un »
Elle se lève, furibonde. C'est sûr, c'est Germaine : »T'es déjà en couple ? »
« Comment ça déjà ? T'as pris la porte en 2017 sans un mot »
« Justement, sans un mot ça compte pas et pis j'l'ai pas prise ta porte !»
Heureusement que je suis assis, je poursuis : « Vous avez l'intention de revenir ? »
Je me répète mais elle roule des châsses comme une possédée : »Tu m'dis Vous maintenant ? »
« Non, je veux dire Vous... toi et ton Grillon»
«Grillon? »
« Ben... ton galant de l'école communale à Cérans-Foulletourte »
« C'est fini. Je roule pour Manu maintenant. T'aurais pas un peu d'alcool ? »
« Ah ? Tu t'es mise à boire ? »
« Non mais avec un coton et du sparadrap, ça devrait stopper la blennorragie et après j'me casse »
« Euh... hémorragie, pas blennorragie »
A cet instant on frappe des coups répétés sur cette porte qui ne ferme plus.
Je me lève et regarde Germaine solennellement: »ça doit être pour moi »
Comme j'hésite elle me pousse dans l'entrée : »Va réceptionner ta poufiasse !»
Pas sûr qu'Elle apprécie le qualificatif. On est bons pour deux coups de faux !
Je tente l'impossible : »Germaine, tu veux pas y aller à ma place ? »

Dans sa fureur Germaine a dégondé la porte et les trois mômes grimés en zombies ont déguerpi en éparpillant sur le seuil trois tas de bonbons Cannibale.
Derrière le sparadrap sanguinolent, Germaine esquisse un sourire penaud : »J'te fais une promesse, Chouchou »
Ca fait belle lurette que Chouchou n'aime plus les promesses...
Je m'entends murmurer : « Dis toujours »
« Demain aux aurores, j'appelle le gars d'chez Casto » et elle ose ajouter : »Allons nous recoucher... »

De la paume des mains je palpe le châssis, celui de la porte, pas de Germaine. Ses vieux gongs grincent, on dirait qu'ils ricanent.
Demain le gars de chez Casto me confirmera que c'est souvent comme ça avec ces espèces de vieux gonds, qu'on ne fait pas du neuf avec du vieux, et blablabla.
Et je serai bien d'accord avec lui.

PRIX

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Que de l'humour ! Que de l'humour !
C'est un joli texte.
"" Tout a été dit, il ne me reste plus rien à dire ""

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Chateaubriante · il y a
un texte au rythme bien enlevé bourré d'humour
excellent
Chouchou a disparu après la traîtrise de Germaine et quand celle-ci revient, elle peut bien prendre la porte, toute vieille qu'elle est !
+++++

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Claude Vallet · il y a
Tout est dit !
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Patrick Peronne · il y a
Avec l'humour, on peut faire passer tant de choses… même un très bon texte ! *****
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Claude Vallet · il y a
:))
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Patrick Peronne · il y a
Drôle, décalé… un bon moment de lecture*****
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cath Breiz · il y a
Je constate que ton séjour près des enfants t'a bien inspiré, Végas ! 😉. De l'humour bien à toi et mon sourire habituel, souvent, quand je te lis. Sacrée Germaine ! Avait-elle encore des dents en 2007 ? 😉 😀. Bonne nuit Végas...oups... Claude ! 😘
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Claude Vallet · il y a
Merci Cath
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Sandrine Michel · il y a
Un bonne dose d'humour qui fait passer un très agréable moment de lecture
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Claude Vallet · il y a
Une dose d'humour fait aussi passer la trouille :)
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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'imagination pour cette œuvre humoristique, Claude ! Mes voix ! Une invitation à frissonner, à sentir cette “Odeur de Mort” qui est aussi en lice pour la Matinale de la Mort en Cavale 2019. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/odeur-de-mort

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coquelicot Coquelicot · il y a
marrant et décalé
mon vote

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Claude Vallet · il y a
ça c'est un bon signe ! Merci
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Chantal Sourire · il y a
Moi je suis plutôt Bricolex...Mon vote !
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Claude Vallet · il y a
Là où on vend du Pyrex, du vortex et du complexe ? :)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
De l'humour , bravo !!
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Claude Vallet · il y a
pour éloigner les mauvais esprits !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Désolée je viens de voir que j'avais oublié de voter.

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