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Plus de peur que de mâles

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Hervé

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Je levai les yeux de mon livre et regardai distraitement les passagers monter dans le wagon. Chaque jour le même rituel se répétait. Les mêmes personnes montaient dans le même wagon et s’asseyaient à la même place. La triste routine des usagers du TER !
Le train s’ébranla doucement pendant que les retardataires cherchaient une place et s’installaient. Progressivement les conversations reprenaient tandis que je retournais à ma lecture. Il ne me restait que deux chapitres et je brûlais d’impatience de les lire.
Dans le murmure des conversations, soudain, une voix plus forte se fit entendre. Puis une seconde, qui semblait lui répondre. Le ton montait. On eut dit une dispute. Je levai la tête pour voir d’où cela venait et qui étaient les importuns qui venaient gâcher mon plaisir. Un rapide coup d’œil m’apprit qu’il ne s’agissait pas de passagers. Le bruit provenait d’un téléphone portable qu’une jeune femme tenait dans le creux de sa main.
Elle portait une veste de survêtement, la capuche relevée sur sa tête, si bien que je ne voyais que partiellement son visage. Je l’observai un moment, me faisant la remarque que les gens n’étaient vraiment pas gênés de nos jours. En réalité, le son n’était pas particulièrement fort, mais incontestablement c’était dérangeant.
Visiblement je n’étais pas le seul que le bruit importunait. Imperceptiblement, un mouvement de contrariété s’amorçait parmi les passagers. Certains changeaient de position sur leur siège. Ici, des raclements de gorge. Là, des murmures désapprobateurs entre voisins. La grogne couvait. Je repris ma lecture en espérant que la fille se rendrait compte de la gêne occasionnée.
Ce ne fût pas le cas ! Nous eûmes à peine quelques secondes de répit entre la première vidéo et la suivante. Contrarié, je levai de nouveau la tête et après quelques secondes, je remarquai que ses yeux allaient régulièrement de l’écran à ses voisins les plus proches. Je compris que, tout en regardant la vidéo, elle était aussi attentive aux réactions que son comportement suscitait.
La garce !
Ce n’était évidemment pas la première fois que je vivais cette situation. Des casse pieds qui faisaient comme s’ils étaient seuls au monde, il y en avait régulièrement. Je sentis une sourde colère naître en moi.
Et bien sûr, il n’y en avait pas un pour réagir, me dis-je en regardant les autres passagers ! Ah pour râler auprès de son voisin, soupirer, jeter des regards appuyés, ils étaient forts ! Mais pour bouger, dire à la fille qu’elle dérangeait tout le monde, il n’y avait plus personne !
Enervé, autant par la non-réaction des passagers que par le comportement insupportable de la jeune femme, je fermai mon livre et le rangeai dans mon cartable. Inutile de continuer à lire, je n’arriverais plus à me concentrer.
J’avais envie de hurler ! De me jeter sur elle et lui dire ses quatre vérités. Lui dire que son attitude était inadmissible et irrespectueuse. Qu’elle n’était qu’une petite conne provocatrice. Soudain, j’avais envie de violence.
Et puis quoi ? me souffla une petite voix. Tu sais très bien comment ça va se finir ? Elle va t’envoyer balader. Le ton va monter. Les insultes vont fuser, et tu n’auras d’autres choix que laisser tomber. Tu retourneras à ta place et tu te feras chambrer tout le reste du trajet. C’est ça que tu veux ? Pourquoi tu crois qu’ils ne bougent pas les autres ? Parce qu’ils ont déjà vécu la scène et qu’ils en connaissent l’issue.
C’est certain qu’il y avait neuf chances sur dix que ça parte en vrille. Mais bon, c’était une femme, je ne courrais pas grand risque. Je devrai lui en imposer facilement. C’était décidé ! J’allais lui dire ma façon de penser et il valait mieux qu’elle fasse profil bas, parce que j’étais remonté comme une pendule.
Et si ça avait été un homme ? Genre baraqué et patibulaire, renchérit la petite voix.
A moitié levé, Je suspendis mon geste et me laissai retomber sur le siège. Un homme... c’était sûr que ça changeait tout ! En général, ceux qui avaient ce genre de comportement étaient plutôt revêches et n’étaient pas le genre à s’en laisser compter. L’affrontement serait inévitable et probablement violent. Verbalement c’était une évidence, mais ça pouvait aussi dégénérer en bagarre. Ça aussi on l’avait déjà vu.
Bon, j’y vais ou j’y vais pas ?
Au fond de moi, je savais bien que si c’était un homme, je n’interviendrais pas. Je ferais comme les autres. Je râlerais dans mon coin mais je ne prendrais pas le risque d’une bagarre quasi certaine. Alors quoi ? J’allais m’en prendre à une fille ? Passer mes nerfs sur elle ? Lui faire payer pour les autres ? Ce n’était pas très glorieux. Limite indigne.
Pourtant en cet instant, j’étais prêt à exploser. Pourquoi ce matin cela m’affectait-il plus que d’habitude, je n’aurais su le dire. Peut-être le climat délétère qui régnait dans le wagon. On eut dit qu’il avait alimenté ma colère. J’étais à bout !
Décidé, je me levai, pris mon cartable et m’engageai dans le couloir en direction de la fille. Arrivé à sa hauteur, je m’arrêtai et tournai la tête de son côté. Je sentis qu’elle savait que j’étais là. Et pourquoi j’étais là. Pourtant elle ne bougea pas. Comme si elle attendait mon attaque pour mieux se défendre. Un peu pris au dépourvu et conscient que je ne pouvais rester planté là indéfiniment sans rien faire, je regardai alentour et vis des dizaines d’yeux posés sur moi. Certains étaient admiratifs, d’autres reconnaissants. Mais tous brillaient de la même lueur d’impatience. Le spectacle allait commencer. Les noms d’oiseaux allaient pleuvoir et avec un peu de chance, le sang couler. Tous attendaient la curée.
Mon regard revint se poser sur la jeune femme et après une courte hésitation, je poursuivis mon chemin en direction du wagon contigu.
Un silence de cathédrale m’y attendait !

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