Plongée en abyme

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Image de 2020
Image de 11-14 ans
Inconfortablement installée dans le métro, Tania griffonnait quelques mots dans ce qu’elle avait coutume d’appeler son «carnet d’ennui». Sa journée avait été longue : professeure de musique depuis maintenant huit ans, elle regrettait de plus en plus son choix de carrière à la vue de ses élèves qui chantaient tous plus faux les uns que les autres. Elle aurait tellement voulu devenir écrivaine ! Elle passait la plupart de son temps libre à inscrire ses idées les plus étranges dans son carnet qui ne la quittait jamais. Au fur et à mesure que les stations défilaient, la voiture se vidait. Enfin, Tania descendit à son tour de la rame. A travers les couloirs souterrains, son regard fut attiré par le bleu Yves Klein d’une affiche. Son bleu préféré. Elle s’arrêta pour contempler la silhouette qui se découpait sur le fond monochrome. C’était une femme blonde dont les cheveux tombaient sur sa poitrine, elle était cintrée dans un tailleur similaire à celui de Tania. Ce personnage tenait dans sa main droite un livre. Les yeux de Tania parcoururent l’annonce. « Le nouveau roman à sensations dans votre librairie dès le 7 mars 2027 : Mon carnet d’ennui de Tania Perrié ! »
Incertaine des mots et des chiffres qu’elle venait de lire, Tania baissa les yeux sur son carnet dont la première page indiquait le même titre : « Mon carnet d’ennui ». Elle fut saisie d’un violent vertige. C’était son nom, son propre livre sur l’affiche mais la parution était annoncée sept ans plus tard. Se pourrait-il qu’elle ait fait un saut dans le futur ? Tania secoua la tête pour repousser cette idée saugrenue. Tout de même intriguée, elle détailla plus sérieusement la protagoniste de l’affiche. Une chevelure très claire, des yeux brun sombre, un nez saillant, des lèvres fines et gercées pour lesquelles le maquillage et les soins ne pouvaient rien, une peau pâle, un grain de beauté sur l’aile gauche du nez ; ce personnage et Tania qui la scrutait, pantelante, au milieu du couloir étaient strictement identiques si l’on oubliait les quelques rides qui parcouraient le visage de son double et les cheveux un peu plus courts de la Tania du présent. Le cœur de cette dernière tambourinait si fort qu’elle n’entendait plus que le sang qui pulsait dans ses oreilles. Elle devait se rendre à l’évidence : elle venait de franchir une faille temporelle d’une durée de sept ans ! Prise dans une spirale vertigineuse, Tania tendit une main tremblante vers l’affiche. Et sans qu’elle ne comprenne ce qui lui arrivait, elle fut happée à l’intérieur d’un typhon invisible ! Cette aspiration était extrêmement désagréable : elle avait l’impression que tout son corps s’étirait dangereusement. Disloqué, il devint si lourd qu’elle s’étala sur le sol bleu de l’affiche. Ses poumons semblaient écrasés dans sa cage thoracique, elle suffoquait et sa vue était trouble. Que lui arrivait-il? Une silhouette se pencha au-dessus d’elle et une chevelure blonde se mêla à la sienne.
- Tania ? Tout va bien ? résonnait une voix.
Tania se sentit soulevée et remise sur pieds. La brume qui brouillait son esprit se dissipa et elle découvrit en face d’elle, au milieu de ce bleu Yves Klein qui semblait infini, une seconde Tania, âgée de quarante ans si elle ne se trompait pas dans ses calculs. Le ventre de son alter égo du futur était plus plat que le sien, ses hanches étaient plus étroites et ses cuisses semblaient amincies.
- J’ai fait un régime ? lâcha Tania, l’air hagard.
Son interlocutrice rit, dévoilant un sourire lumineux. Tania était soulagée. La Tania du futur avait l’air heureuse, elle tenait toujours le livre dans sa main droite. Tania put y déchiffrer « Mon carnet d’ennui, à travers mes idées étranges –Tania Perrié ». La couverture était illustrée d’un gribouillis que Tania reconnut immédiatement. Elle l’avait fait quelques instants plus tôt dans le métro. Tania avait toujours eu un esprit artistique ; elle avait essayé de se représenter adolescente, telle qu’elle s’en souvenait : cheveux courts, large pull cachant ses rondeurs et ses éternelles Converses aux pieds. Pas de doute, c’était bien elle sur le livre ! Le dessin agita une main dans sa direction. Tania aurait pu être interloquée mais après avoir atterri dans le futur et être entrée dans un panneau publicitaire où se trouvait son double, plus rien ne pouvait l’étonner. Alors, lorsque la jeune Tania lui tendit la main, elle n’hésita pas une seconde et la saisit pour s’engouffrer dans un paysage noir et blanc où les lettres et points en tout genre régnaient. En effet, Tania se retrouvait, accompagnée de sa réplique adolescente, au cœur des pages du livre. Les zébrures des lettres noires sur fond blanc firent tourner la tête de Tania. Tentant de faire abstraction de ce mal, elle suivit le dessin à travers les pages. Elle s’habituait peu à peu aux sensations désagréables de l’action. Il lui suffisait en fait de vider l’air de ses poumons tout en serrant les poings. Que diraient ses enfants et son mari lorsqu’elle leur raconterait son aventure ! Mais alors qu’elle jubilait de voir leurs mines ébahies, elle eut la terrible impression d’être détenue au cœur du livre. Comment allait-elle sortir de là ?
Elle s’arrêta devant le dernier chapitre de l’ouvrage. Lequel était intitulé «Passé, présent, avenir ; il faut choisir». Une image accompagnait ce titre étranger à Tania. Une grande image qui emplissait toute la page. C’était la seule touche colorée du livre. De couleur bleue. Le bleu Yves Klein. C’était l’affiche ! La même Tania de quarante ans souriait, le livre en main. Alors, toujours aussi curieuse et sous les grands yeux attentifs de la Tania adolescente, la mère de trente-trois ans s’approcha lentement de l’image, chassa tout l’air de ses poumons, serra les poings et franchit une nouvelle fois le papier bleui. Elle s’attendait à atterrir encore aux pieds de Tania l’auteure, pourtant elle tomba...tomba...tomba. Sa chute ne semblait prendre fin. Elle s’enfonçait dans ce puits bleu, toujours aussi bleu. Aucune obscurité ne l’avertissait d’un quelconque fond. Ses membres devenaient mous et son corps, devenu aussi léger qu’une plume, était balancé par une brise venant d’on-ne-savait-où. L’angoisse l’étreignit et lui arracha larmes et plaintes. Tania vit alors, les yeux écarquillés d’horreur, sa chair se désagréger et laisser place à une peau de papier. Ses cheveux blonds se décrochèrent douloureusement de son crâne pour disparaître dans le fond infini du puits bleu. Ses yeux, encore intacts, laissaient couler des torrents salés. Son corps était trempé, sa peau de papier se déchirait. Ses cris résonnaient entre les parois bleues qu’elle ne verrait bientôt plus car ses globes oculaires chutèrent à la suite de ses mèches blondes. Le cri de désespoir qu’elle poussa lui déchira la gorge, le cœur.
- Non ! S’il vous plaît ! Je vous en supplie ! implorait-elle.
Une voix lui répondit enfin. Sa détentrice était-elle à ses côtés ? Elle n’en avait aucune idée : elle avait perdu la vue.
- Entre passé, présent, avenir il faut choisir ! chanta la voix. La curiosité est un vilain défaut ! Et pourtant l’on dit qu’elle est nécessaire pour être un bon écrivain, quelle ironie ! s’amusa-t-elle. Ah ! Tania ! Mon choix est bien égoïste, j’en suis navrée mais je ne doute pas que tu aurais fait le même. Après tout, nous sommes identiques. Je dois me résoudre à te laisser chuter éternellement pendant que je goûte à la gloire.
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