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Ne pleure pas Jeannette

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Kitty Loney

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- Putain, Jeannette, arrête de chialer ! Bordel ! Tu vas nous gâcher tout not’Noël !
Jules, l'aîné des deux frères, déjà saoul-perdu, attendait le JT du midi avachi dans le canapé. Obèse, il creusait les coussins de son gros corps mou, ventre hors du tee-shirt saluant le plafond.
- Eh, Thierry !..., lança-t-il rabattant sa tête en arrière.
-...
- OHE ! THIERRY !!! T'as rapporté des munitions ?
Le Thierry en question pointa la tête par la porte de la cuisine.
- Ouais, c’est bon. Vodka, bourbon et mousse... et du jus d’orange pour les vitamines.
- Assez ?
- Assez, assez... à vue de nez je crois bien qu’on a de quoi pas dessaouler avant la mi-janvier... J’ai aussi pris une bûche, Jeannette !
- Erci Ierry.
Entrant dans la pièce, une bouteille de bière à la main, Thierry s’installa près de son frère et hocha la tête vers Jeannette debout derrière eux en train de décorer le sapin de Noël tout en reniflant à grand bruit.
- Qu’est-ce qu’elle nous fait là ?
- Y’a qu’y vont parler du procès à la télé. Elle flippe pour le verdicque.
- Ah ! Okaayy !
Jeannette arrêta momentanément son activité pour s’essuyer le nez de sa manche.
- Y on e ennouillé...
- Quoi ? qu’est-ce qu’elle raconte ?
- Elle dit : « ils vont le pendouiller », traduisit Thierry.
- Mais d’où tu sors ça, pauv’cloche ? on pend plus personne à c’t’heure ! A la rigueur on le grille sur une chaise électrique ou on le pique.
Jeannette sanglota de plus belle.
- Et la voilà repartie ! Tu fous les boules, Jeannette. Les boules de Noël !
Et les deux frangins de se taper la paume en s’esclaffant.
- File-lui donc un petit remontant, Thierry ; ça la calmera et lui clouera le bec un moment. Et voilà, avec tout ça, j’ai pas entendu la météo, bordel ! Fais chier, Jeannette !
- Z’ont annoncé de la pluie, dit distraitement Thierry tout en versant un plein verre de vodka et une goutte d’orange qu’il porta ensuite à sa sœur.
- De la flotte ! Toujours de la flotte ! C’est Noël, nom de Dieu, c’est trop demander un peu de neige ?
Sur l’écran, les spots publicitaires s’enchaînaient. Un animateur de télé se donnant des airs de scientifique démontrait avec l’appui d’un faux médecin en blouse blanche les bienfaits d’une brosse à dents électrique.
Jeannette, accroupie devant le sapin, avait sifflé d’un trait son verre et s’efforçait tout en reniflant de démêler les guirlandes qu’elle sortait d’un carton.
Thierry lui tendit un rouleau de papier qu’il était allé chercher dans les toilettes :
- Allez, mouche-toi, soeurette.
- Erci
Jeannette se moucha longuement puis se remit à renifler pour endiguer le trop plein de larmes. Son visage était chiffonné, ses yeux bouffis et son nez cramoisi luisait de morve et pleurs mêlées.
- Sûr. T’es pas belle à voir, constata Jules.
- T’inquiète pas, bichette, la rassura Thierry. Faut pas t’en faire autant pour ton Pierre. T’y peux rien de toute façon.
- Tu parles, Charles, intervint Jules. Il va passer sa vie en prison. Je le sais, tu le sais, tout le monde le sait. Et il l’aura pas volée, c’te sentence. On fait pas tout sauter comme ça parce qu’il y a un truc qui nous plaît pas.
Tous trois, Jeannette pour noyer son chagrin, ses frangins pour ne rien noyer du tout, se servirent régulièrement des verres de vodka.
- Et pis, renchérit Jules, s’il te voyait là, toute bouffite comme t’es, peut-être bien qu’il irait de lui-même s’asseoir sur la chaise électrique, le Pierre, si ça s’trouve !
Il se leva brusquement et se dirigea vers Jeannette qui avait laissé tomber la décoration du sapin et s’était assise par terre contre le mur pour mieux s’alanguir et se lamenter.
- Reprends-toi, bon sang ! Qu’est-ce qui t’a pris aussi de t’amouracher d’un activisse ?
- Il a... il a... Jeannette hoquetait. Il a des principes, lui.
- Tu parles ! Un gauchisse qui t’as obligée à d’viendre végé... végémachintruc, en plus !
- Y m’a pas forcée !
- Si. Y t’as forcée, je dis. T’étais pas comme ça avant. Tu parles que c’est pratique dans une ferme ! Et faut pas manger ci... et faut pas tuer le gentil cochon... et les poules qui sont mieux à courir qu’on trouve même plus les œufs !... Tiens, tu m’énerves !
Et Jules énervé est un Jules-qui-a-envie-de-faire-mal. Il empoigna sa sœur par les cheveux et lui tirant la tête en arrière, lui planta le goulot de la bouteille de vodka contre la bouche et versa le liquide. Jeannette cracha, étouffa à moitié, régurgita l’alcool en toussant violemment.
- Arrête, Jules. Tu vas lui faire mal ! intervint Thierry.
- Aussi, t’es d’accord, non ? C’est rien qu’un ramassis de conneries tout ça ? Sous prétesque que ce serait des êtres sensibles comme toi et moi... C’est rien que des bêtes, des trucs nés pour être bouffés. Point barre. Oh ! Je sais pas ce qui me retient !
Sa main libre se leva prête à la gifle. Jeannette par réflexe se recroquevilla sous ses bras et pleura de plus belle.
- Arrête, Julot ! Tu vois bien qu’a souffre !
Jeannette perdait les pédales : trop d’inquiétude et d’alcool, tout ça vrillait les synapses.
- Pendouillez-moi z ‘avec ! Pendouillez-moi z’avec ! ne cessait-elle de répéter.
Elle s’enroula une guirlande électrique autour du cou. Guirlande que Jules brancha histoire de rigoler.
Ainsi mourut Jeannette. Assommée de chagrin ? Electrisée ? Ivre jusqu’à mort ? Etranglée ? Pendouillée en tous cas, tel qu’à son souhait. Pendouillée et clignotante.
Au journal télévisé qui suivit quelques minutes plus tard, la présentatrice annonça fort brièvement et sans commentaire aucun que – par suite d’un vice de procédure – le procès de l’anarchiste Pierre X. n’aurait pas lieu et que celui-ci serait très prochainement libéré.

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