Planète au cœur

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Image de Hiver 2020

Depuis quelques semaines, la nuit était devenue son refuge, sa compagne, presque son amie. Il avait trouvé dans les ténèbres un nouvel équilibre, comme un pansement à un sentiment récurrent d’insécurité. Se lever chaque nuit à quatre heures pour déambuler dans la campagne lui aurait paru vain et insensé il y a quelques années, dans le confort d’une vie sociale et professionnelle accomplie. Pourtant, jeune retraité, il avait sacrifié à ce rituel dès les premiers jours de ce mois d’octobre déjà bien avancé. Seule sa femme était au courant de cette passion compulsive. Si ce comportement s’était ébruité, ne l’aurait-on pas pris pour un marginal, un fou ?

La nuit était d’un noir d’encre. Cependant, fin connaisseur des lieux, Julien se repérait aisément parmi les chemins et bosquets qui ceinturaient sa maison en lisière de forêt. Il rejoignit son poste d’observation préféré, en haut d’une petite colline d’où l’on avait le jour une vue plongeante sur la campagne. Des nuées de grillons et de sauterelles stridulaient à qui mieux mieux, nullement dérangées par l’intrusion du marcheur. La nuit était tiède, presque chaude. Julien se dépouilla de son pull et s’assit à même le sol. Il respira lentement, méthodiquement. Un peu de répit enfin ! Un sentiment profond de plénitude l’envahit. Ne plus penser. Vivre sa solitude en ces lieux. Se laisser bercer par la douce musique de la nuit… Il se remémora un instant le chant baudelairien « … Entends ma chère, entends la douce nuit qui marche. »

Julien s’allongea et se mit à observer cette voûte céleste dont la splendeur l’avait toujours émerveillé. Il avait beau connaître ce ciel constellé quasiment par cœur, il ne pouvait rester indifférent au ballet savamment orchestré des étoiles, au jeu plus imprévisible des planètes ou au tracé éphémère des étoiles filantes. En l’absence de lune, le spectacle était d’autant plus magnifique que la luminosité des astres était accentuée. Côté sud-est, aux confins de la Voie lactée, il repéra instantanément la constellation d’Orion d’où émergeaient les ballerines Rigel la blanche et Bételgeuse la rouge. Puis Sirius, tout en scintillements, apparut à l’horizon, telle la danseuse étoile d’une composition de Béjart. Il resta allongé de longues minutes et faillit s’endormir, saoulé d’émotions contradictoires.

Un bruit singulier le fit sursauter. Une plainte sourde émergeait de la plaine en contrebas. Il reconnut un beuglement, suivi bientôt d’un deuxième puis d’un troisième. Était-ce possible ? Les bovins n’avaient pas l’habitude de signaler leur présence de si bonne heure et pourtant il n’y avait aucun doute. Les beuglements reprirent, plus forts, poussés par tout un troupeau. D’autres troupeaux se mirent au diapason et le chœur formidable, sublimé par l’écho, déchira la campagne percheronne. Julien se redressa et se mit en marche, le cœur empli d’une sourde inquiétude. Les premières lueurs de l’aube s’esquissaient à l’horizon, un rougeoiement s’affirmait au levant tandis que les contours des arbres se dévoilaient de plus en plus nettement.

En quelques minutes, Julien descendit la colline et atteignit la passerelle posée sur la petite rivière qui serpentait en contrebas de sa propriété. Ce fut un choc : elle était à sec ! À quelques encablures, le troupeau de charolaises se remit à beugler. Intriguées par la présence de l’homme, les bêtes se rapprochaient. Certaines étaient au beau milieu de la rivière, les pattes enfouies dans la fange. Julien comprit : elles avaient faim, elles avaient soif. Le soleil pointait à l’horizon et dévoilait crûment un paysage de désolation où la jolie vallée, si souvent habillée d’une herbe grasse, agrémentée de fleurs, avait laissé place à un paillasson brun, balafré du lit de la rivière à sec. Les arbres eux-mêmes, épuisés par les assauts d’une sécheresse implacable depuis des mois, avaient rendu les armes et laissé tomber leurs parures dès septembre.

Julien se sentait plus que jamais impuissant. Il ne doutait pas que ses voisins agriculteurs allaient remédier au problème en acheminant de l’eau par citernes et en apportant à leurs animaux de la paille, à défaut d’un foin bien rare en ces temps de disette. Mais fallait-il se résoudre à ces pis-aller, fallait-il accepter la lente agonie d’un monde qui s’effilochait à une vitesse ahurissante et qui plongeait le genre humain dans l’angoisse ?

Élisabeth l’attendait sur le pas de la porte. Son sourire lui fit chaud au cœur.

— Mon chéri, je viens d’écouter une émission qui t’aurait intéressé. Des spécialistes de la NASA viennent d’identifier une cause très sérieuse du dérèglement climatique.
— Une de plus, fit-il, goguenard. Bon, je t’écoute…
— Le problème viendrait de l’inclinaison de la Terre qui se serait accentuée depuis dix ans de manière totalement anormale. Elle aurait atteint son maximum l’an dernier en 2040, provoquant canicule et sécheresse dans l’hémisphère nord. Mais, cette année, on assiste à une légère impulsion dans l’autre sens et on devrait revenir progressivement à la situation du début des années 2000.
— Mais comment expliquer ces mouvements de va-et-vient ?
— Surtout par la position très spéciale des grosses planètes dans le ciel, Jupiter et Saturne. L’éloignement de la Lune aurait aussi un impact. Mais tu sais, je n’ai pas tout compris. Tu devrais pouvoir revisionner l’émission sur internet.
— Pourquoi pas, mais je suis plutôt sceptique… En attendant, on pourrait prendre le petit-déjeuner sur la terrasse, qu’en dis-tu ? On ne va quand même pas attendre vingt mille ans et la prochaine glaciation pour profiter de la vie !

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette originalité prenante ! Mon soutien ! Une invitation à découvrir “David contre Goliath” qui est en compétition pour le Prix Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne soirée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Keith.
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt sur ma page, Symphonie !
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M. Iraje · il y a
Une théorie de l'inclinaison subtilement et poétiquement mise en scène.
Mais au fond, l'inclinaison peut provenir aussi bien du soleil ... La synchronicité des deux inclinaisons précipiterait alors une nouvelle glaciation, ou son inverse. Affaire à suivre ... patiemment !

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Symphonie · il y a
Affaire à suivre effectivement. Merci beaucoup M Iraje pour ce commentaire très documenté mais qui fait un peu "froid"au dos.
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup JACB pour ce commentaire tout en sensibilité. Mais que va devenir Bételgeuse la rouge dont la luminosité a beaucoup baissé ?
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JAC B · il y a
Le début de votre texte m'a fait penser au Jean Christophe de Romain Rolland qui imaginait tant de choses avec la forme des nuages. Et puis Bételgeuse la rouge est une des premières planètes que j'ai découverte un soir de juin avec ma prof de sciences (il y a 60 ans ) un moment merveilleux pour moi. Merci Symphonie pour votre belle écriture. Bonne chance.
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Nelson Monge · il y a
Une vision originale pour un sujet "brûlant" d'actualité. Mes voix !
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Nelson pour ce gentil commentaire qui me fait "chaud" au coeur.
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
C'est joli, cela fait rêver mais cela fait peur aussi.
Qu'est-ce qui nous attend donc en 2040+
Enfin, mes encouragements! Plus***

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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Mohamed.
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Zou zou · il y a
Les beautés de la Nature, si on continue à polluer, ne seront plus que souvenir. . tous derrière vous pour alerter...il est encore temps...
En lice justement, Antarctique...dans la même trempe...

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Symphonie · il y a
Merci Zouzou pour ce cri du coeur. À bientôt en Antarctique.
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Hervé Poudat · il y a
"Élisabeth l’attendait sur le pas de la porte. Son sourire lui fit chaud au cœur."
Voilà, tout est dit, le sourire d'une femme, de sa femme, est le meilleur remède au dérèglement climatique. Bravo. Toutes mes voix *****
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-maitre-des-histoires

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Symphonie · il y a
Ce sourire de femme qui cicatrise nos peines.. Merci beaucoup Hervé.
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Chantane P. · il y a
Un bon moment de lecture
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Chantane.
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Long John Loodmer · il y a
Une bonne raison d'espérer pour les climato-sceptiques
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Symphonie · il y a
Merci Loodmer. Vaste débat que celui du réchauffement climatique !

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