Plaisir solitaire

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Je n’aime pas les chats.
Mon plaisir, c’est de les chasser. Mais de façon intelligente : leur courir après est totalement inutile tant ils sont rapides et se faufilent partout…
J’ai trouvé un petit garage abandonné, en bordure de ville, que j’ai aménagé pour la chasse au chat.
Pour que les chances soient équitables, j’ai mis un minuteur et j’ai installé pas mal de bazar récupéré sur les trottoirs au moment des encombrants : de vieilles chaises sans dossier, des commodes ayant perdu leurs tiroirs, un antique écran de télé cathodique vide…
Ils ont de quoi se cacher, et si je ne les ai pas eus au bout d’une heure… ils sont libres.

Ce soir, j’en ai eu un joli.
J’en étais encore tout excité tant il avait été royal.
Un roux. Trois… quatre ans, peut-être… L’animal qui a déjà vécu et sait se méfier. Je n’aime pas les chatons, c’est trop facile : ils ne comprennent pas qu’ils doivent fuir, ils s’approchent en couinant pour avoir une caresse… Pas amusant.
Celui-là, j’ai eu du mal à l’attirer.
C’est mon premier plaisir.
L’appâter avec des petits bruits, m’agenouiller en tendant la main…
Ce rouquin était du genre soupçonneux. J’ai dû sortir les croquettes ramollies dans de la pâtée odorante pour avoir son attention… Après les avoir reniflées prudemment, il a accepté d’en prendre plusieurs. Je me suis éloigné de quelques pas, en direction du vieux garage. J’ai mis encore quelque temps pour qu’il finisse par me suivre.
Il était prometteur, celui-là. Et il ne m’a pas déçu !
Quand j’ai enfin réussi à le faire entrer dans le bâtiment, j’ai fermé la porte. Minuteur ; une heure. La chasse pouvait commencer.

J’aime bien leur lancer des petits cailloux, au début… Les plus confiants me regardent en se demandant ce qui se passe, reculent parfois d’une patte.
Celui-là a compris tout de suite. Il a cavalé pour se faufiler sous un vieux fauteuil éventré.
La partie basculait directement à la seconde phase.
Je me suis précipité sur le fauteuil pour taper vivement dedans. Ne se pensant plus en sécurité, le félin a bondi de sa cachette pour s’enfuir vers un pneu usagé dans lequel il s’est glissé. J’ai couru vers lui pour frapper violemment le caoutchouc, dans le but de le faire dégager de son abri.
Et la chasse a continué.

Quand je trouve que c’est trop facile, j’accorde une chance au chat.
Je ferme les yeux, je fais du boucan pour qu’il change de place, et l’on joue à cache-cache…
Avec celui-là, pas besoin : vif qu’il était, il m’a perdu plusieurs fois. Alors que je le croyais à un endroit, il rampait discrètement vers un autre coin de la pièce… Ah ! J’ai eu du mal à le choper…
Mais, comme tous ses copains, il a fini par s’épuiser… J’ai réussi à serrer mon petit lasso autour de son cou. Et là, rodéo ! Plus il tentait de s’échapper, plus je tirais sur la ficelle, plus il s’étranglait…

À cinq minutes près, je l’aurais relâché. Une première…
Mais je l’ai eu ! Comme les autres. J’ai été le meilleur.
Après quoi, satisfait, le ventre gonflé d’excitation, je suis sorti du garage pour rentrer chez moi. J’ai balancé le cadavre dans des fourrés, le long de l’avenue faiblement éclairée.
J’aime bien passer par là. Pas que j’aie particulièrement peur d’être pris sur le coup : je ne fais de mal à personne, juste aux chats. Et comme ils n’ont pas de collier, ça ne dérange pas… C’est juste que c’est pratique pour se débarrasser des matous…

Je bifurque un peu plus loin pour couper par les entrepôts. Fait froid, ce soir, je suis pressé d’être à l’appart’, de m’allonger dans mon canapé avec une bière, la télé en fond pour le son, et de me remémorer la partie, les meilleurs moments…
Ouais, je gêne personne ; c’est mon plaisir solitaire. Bon, y’a bien eu ce morveux, un jour, qui m’a vu, qui m’a observé par l’unique vitre sale, parce qu’il voulait savoir ce que je faisais avec le bestiau que j’avais attiré. Il avait les larmes aux yeux, le chiard, quand il me hurlait que c’était pas bien.
Qu’est-ce que ça peut bien me faire, à moi ? C’est pas ses chats, je fais bien ce qui me plaît… Et l’autre qui me menaçait d’appeler son papa, qu’il viendrait me casser la figure avec ses copains… Comme si j’étais à l’école primaire…

Le hangar est ouvert. Super. Je vais prendre par là, je serai encore plus vite chez moi.
J’ai à peine fait trois mètres que j’entends la porte coulisser derrière moi. Je me retourne pour la voir se fermer tandis qu’à l’opposé, un grincement métallique m’indique qu’il s’y produit la même chose.
C’est quoi, ce délire ?
Je remarque alors un gros cadran aux chiffres rouges, les points clignotants. Il annonce une heure, avant de se mettre brusquement à décompter les secondes.
L’endroit est jonché d’une foule d’objets épars : des cartons, un vieil engin, une épave de bagnole avec le coffre béant, une armoire qui a perdu son fond.
C’est à ce moment-là que je sens le premier caillou m’atteindre à la nuque.
Je reste bloqué une seconde avant de courir me cacher derrière la voiture.

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Lyncée Justepourvoir · il y a
Les jeux terribles donnent le plaisir au tyran seul. Merci pour le rappel en levier sur un précepte éducatif.

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