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Piétiné

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Camille

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Les premiers passent trop vite
Tout un groupe
On ne peut pas les rater
Ils font plic plac
Dans les flaques
Et dans ma tête engourdie
Parfois ils crachent

Puis arrive le défilé des autres.
Les Stans Smith traînant nonchalamment, lasses, emmenant lentement les feuilles mortes à chaque pas.
Les petites bottines, très fines, pressées, à pas rapides, précipités, qui claquent sur le trottoir, vite vite jusqu’au métro.
Les chaussures très nobles qui se déroulent d’un pas sûr, tout en cuir, droit.
La paire d’espadrille sur des chevilles poilues qui sort de la boulangerie dans une odeur de croissant.
Les petits petons accompagnés d’une paire de baskets, à peine touchant le sol, maladroits mais délicieusement fiers.
Et une trottinette.
Les mocassins pompeux qui laveraient presque le sol à chaque pas.
Le groupe de ballerines irréguliers qui vont et viennent, incertaines, sur le chemin du lycée.
Les petites derbys, accompagnées comme chaque matin des deux converses qui ne font pas deux pas sans se faire face, se chevaucher, et repartir.

Les lignes de vie se croisent devant mes yeux. Les pieds deux à deux s’évitent subtilement.

Deux pieds se rejoignent, marquent un arrêt, pointent vers moi : une main apparaît et laisse une pièce CLING devant moi. Une pièce, mais pas d’yeux, pas un regard, pas un reflet de vie pour me prouver que j’existe, que je ne suis pas qu’une touche de pitié dans un paysage émotionnellement morne. Mais non moi le clochard de la boulangerie, on ne me regarde pas, je n’existe pas. Je marmonne vaguement quelque chose. Mon haleine de vinasse m’écœure. Les pieds sont déjà repartis, apeurés et honteux, vers le métro. Je referme les yeux.

Plic plac CLING
Le bruit me réveille. Trois pieds boitillants s’éloignent. Ils marquent une légère pause, esquissent un début de demi-tour. Je grogne dans l’écharpe trempée qui me sert d’oreiller. Ils repartent. Bah oui je ne suis pas confortable, je salis sa pupille, je salis ses tympans, je salis ses narines, déjà qu’il donne, il faut pas trop en demander non plus. CLING. Encore une, je l’avais pas vu venir celle-là. C’est une paire de vieilles chaussures en cuir usées. Elles ne s’attardent pas surtout. Elles ont dû voir l’autre faire alors elles sont venues. Conscience et conformisme, pied gauche et pied droit, l’une après l’autre et on alterne. Gare au faux pas, refais tes lacets, droit dans tes bottes, faut pas que ça dépasse.

C’est qu’avec tout ça je vais commencer à être riche. Peut-être que je pourrais m’acheter une moitié de sandwich pour compléter le bout poulet crudité qui me reste. Ou en racheter un nouveau, celui-là sent le mouillé.

Hoho mais on a de la visite, un petit pigeon. Toi tu me voies hein. J’suis là, j’te fais peur. Tu voudrais mon sandwich mais j’te fais peur. Eeeh tourne pas la tête, fais pas ton timide. Tu veux une miette. Tiens attrape ! Nan t’en veux pas ? C’est ça, dégage, PSSSSH, dégage ! Va te faire nourrir par un autre, c’est moi ici. Et chie leur sur la tête si tu peux. Toi non plus ils te voient pas, toi non plus t’existe pas. Mais toi au moins tu peux voler.

CLING
Encore une. C’est parce qu’il pleut que les gens ont pitié ? J’éponge le sol et leur culpabilité bien placée. Mais pas de plic plac. J’ouvre un œil, je vois un genou. Qu’est-ce que c’est encore ? Surtout pas de ça. Fous-moi la paix avec ton regard compatissant. Remontre-moi tes pompes, ça je connais. Des baskets délavées pleines de bons sentiments j’en ai vu, et pas que de face. Je reste les deux paupières enfoncées le plus loin possible dans mes pommettes. Faudra venir les sortir au scalpel, pas à coup de pièces.

CLING
Allez, encore deux et je m’achète une bouteille.

CLING
Ouais continuez, c’est pour la bonne cause ! La vôtre ! Encore deux trois mois et vous aurez un espace public propre, épuré. Et moi je s’rai là-haut, avec les pigeons ! Continuez continuez ! Alcool et charité sont les deux mamelles du clodo. Une pour vivre, l’autre pour oublier qu’il vit.

CLING

Eh ouais tiens, mon corps à l’horizontale, la bouteille à la verticale dans ma bouche, et l’air qui sors par mes trous de nez. Eh vous m’regardez pas hein ? Nan j’vous fais peur ? Mais la bouteille vous la voyez hein ? Je pue peut-être ? J’crois surtout que j’suis la conscience qui remonte, mais pas plus haut que le genou.
Mais je ne vois pas pourquoi il y aurait que les autres qui auraient le droit de m’ignorer. Vous croyez que j’ai envie de les voir moi mes pieds ? Mes pieds nus, sales, noirs couleur bitume.

PRIX

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anonyme · il y a
Très bien structuré et très bien écrit. BRAVO! Une invitation à lire ma ttc en concours. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Yasmine

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Eddy Bonin · il y a
Original, j'ai bien aimé. Toutes mes voix d'encouragement.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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JACB · il y a
voilà un parti-pris intéressant pour dénoncer la condition de la misère, ces points de vue à ras de trottoir qui rabaissent encore plus l'individu qu'on ignore, qui a le droit d'EXISTER. C'est bien écrit.
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite sur ma page CAMILLE, à bientôt ?.

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Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Bonne chance à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Bonne et Heureuse Année à vous !

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