Pierrot

il y a
3 min
724
lectures
572
Finaliste
Jury

J'aime les livres, les peintres et les sculpteurs. J'adore inventer des histoires, créer des vies à mes personnages, partager pendant le temps de l'écriture leur destin, puis leur lâcher la main  [+]

Image de Printemps 2020

Pierrot, il fumait des clopes et il aimait les fleurs ; la clope, c’était sa compagne de solitude, les fleurs, la beauté indispensable à toute vie. Son jardin faisait beaucoup d’envieux, c’est pourquoi nombre de villageois l’employaient pour leurs travaux extérieurs. Mais aucun jardin du village ne dégagea jamais la grâce particulière des fleurs de Pierrot. Les mauvaises langues allaient jusqu’à dire qu’il était bizarre que tant de laideur puisse donner naissance à une beauté si délicate.

Pierrot, il était le septième d’une fratrie de treize enfants et dans sa famille, on n’éduquait pas les marmots, on les élevait comme l’aurait fait une mère lapine. Il n’eut jamais ni faim ni froid, jamais de marque d’affection non plus. Son père et sa mère travaillaient dur et chaque gamin devait trouver sa place. Avec son gros nez, sa tronche aplatie et ses yeux larmoyants, il devint naturellement le souffre-douleur de ses frères et de ses camarades. Ces années de souffrance imprimèrent chez lui une peur viscérale de l’autre et le désir d’être oublié.
Son bonheur, il le trouva dès tout petit au milieu des fleurs du jardin de ses parents et dans une cabane nichée sous les arbres du verger, où il aimait à bricoler. À l’âge adulte, il obtint un emploi d’homme à tout faire dans le village où habitait ma grand-mère. On le voyait peu au village. Il avait compris, à travers le regard condescendant de ceux qui savent, qu’il devait rester à sa place ; une toute petite place. Seule ma grand-mère lui vouait le même respect qu’à tout un chacun. Quand à plusieurs reprises elle me surprit à me moquer de lui et à le pourchasser, je fus sévèrement punie. Avec mes camarades, nous prenions un plaisir pervers à lui faire peur ; nous foncions sur lui en hurlant et lui crachions dessus. Nous aimions aussi l’asperger d’eau, car nous savions qu’il en avait une peur bleue. Il rasait les murs, baissait les yeux et se sauvait du plus vite qu’il le pouvait. Je n’aimais pas désobéir à ma grand-mère et je n’avais aucune raison objective de détester Pierrot, mais la toute-puissance qui s’emparait de moi en voyant ses yeux remplis de terreur était vertigineuse. Seule je ne l’aurais pas fait, mais la force du groupe me galvanisait et nous rivalisions de méchanceté. En revanche, quand il venait travailler chez ma grand-mère et m’adressait un doux sourire, je tournais la tête pour ne pas faire face à ma honte.

C’était un matin d’hiver glacial, je venais de fêter mes huit ans et comme chaque année pour Noël, j’étais en vacances chez ma grand-mère. Mes camarades et moi adorions cette période de l’année et nous jouissions d’une grande liberté. Après une ardente bataille de boules de neige, nous avons pris le chemin qui menait au lac et emprunté le petit sentier touffu qui débouchait sur la forêt, puis nous avons fait la course jusqu’au bord de l’eau. Je ne sais qui suggéra de traverser le lac gelé, mais je me souviens m’être élancée à corps perdu sans réfléchir. Mes camarades, prudents, m’ont regardée m’élancer. Bien sûr, au milieu du lac, la glace a cédé.
Je n’ai jamais oublié la descente dans l’eau glaciale ni ce sentiment de terreur qui m’envahit et hanta longtemps mes nuits. Mes camarades hurlaient tandis que je me débattais en vain, quand soudain je le vis.

Il avançait sur la glace qui craquait à chacun de ses pas. Il fixait mon visage en souriant, murmurait des mots que je n’entendais pas, mais la douceur de sa voix et son regard déterminé m’apaisèrent ; en quelques secondes, ma peur s’envola et j’eus alors la certitude qu’il me sauverait. Enfin il fut près de moi et me saisit dans ses bras. Je m’accrochai à lui et fourrai ma tête dans son cou.

Je ne me rappelle que vaguement notre arrivée au village. Je me souviens seulement qu’alertés par les cris, plusieurs adultes étaient venus à notre rencontre, avec à leur tête ma grand-mère. Résonnent encore à mes oreilles des applaudissements et des murmures admiratifs :
— C’est Pierrot, il a sauvé la gamine !

Après l’accident, tout le monde s’accorda à dire que Pierrot avait changé. Ma grand-mère rectifiait d’un ton sec :
— C’est surtout le regard porté sur lui qui a changé !
En effet, plus aucun enfant ne se moquait de lui, plus aucun adulte ne se risquait à le critiquer. Quant à moi, je le considérais désormais comme un héros. Je ne voyais plus ni son gros nez, ni sa tête aplatie, seulement ses yeux pétillants de bonheur et ses grandes mains qui m’avaient sauvée. Il avait trouvé sa place, toute sa place.

572

Un petit mot pour l'auteur ? 124 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Françoise Desvigne
Françoise Desvigne · il y a
Quelle belle plume ! C'est un plaisir de vous lire Michèle ! Tout comme Cerise, j'ai pensé à Quasimodo.
Mes compliments

Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Comme vos mots me font du bien! Merci.
Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Un immense MERCI à mes lectrices et lecteurs. A bientôt.
Image de Cerise R.
Cerise R. · il y a
J’aime beaucoup votre une histoire touchante qui nous invite à changer de regard sur tous les « Pierrots » Quasimodo. J’aime aussi la simplicité de votre plume qui magnifie le récit. Merci
Image de Michèle Thibaudin
Michèle Thibaudin · il y a
Un très grand merci à vous.
Image de François B.
François B. · il y a
Un héros attachant et émouvant
Image de Libellule Blanche
Libellule Blanche · il y a
Sujet et texte pertinents.
Image de Jean-Luc Feixa
Jean-Luc Feixa · il y a
Pierrot, il fumait des clopes et il aimait les fleurs... Très bon, super personnage. Mes 4 voix. Je suis également en lice avec ma nouvelle peinard. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/peinard
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Bonne finale avec ce héros ordinaire.
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Mes cinq voix renouvelées, Michèle ! Bonne finale à vous.
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Je découvre et je soutiens.

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Camille

Michèle Thibaudin

Sur la photo, là au premier plan, ce sont tes parents, Jean et Jeanne, ils ont vingt ans. Le visage figé, le dos un peu courbé, ils sont mal à l'aise et s'excusent de vivre. Depuis longtemps... [+]